mercredi 25 octobre 2017

Pourvu que...



Dès les premières pages du roman d’Alice Zeniter « L’art de perdre », à la page 9 précisément, je me suis trouvée émotionnellement happée par une réminiscence, une citation émergeant soudain de son enfouissement. Alice Zeniter  rappelle en effet cette phrase qui me fut oh combien familière : « De temps en temps, la chèvre de M. Seguin regardait les étoiles danser dans le ciel et elle se disait : « Oh ! Pourvu que je tienne jusqu’à l’aube… ». L’auteure met ces lignes en lien avec une  usuelle « pensée parasitaire et violente » récurrente : « Je ne vais pas y arriver ».
Cela, en quelque sorte, s’adressait à moi, parfois en ces termes même mais, le plus souvent, à bien y réfléchir, sous une forme un peu différente : c’était plutôt : « pourvu que j’y arrive »
Pourvu que j’arrive à quoi ? Ce fut déjà à ne pas déplaire à mes parents ; puis à savoir leur échapper ; à réussir mes examens, puis mes professions ; à savoir aimer et, peut-être plus difficilement, être aimée ; à mettre et remettre bien en vie, continûment, dans les secousses,  mes enfants ; à ne pas trop me disqualifier dans la  quotidienneté « discipline de haut niveau » selon l’auteure ; et, plus tard, maintenant, à savoir vieillir,  mourir autrement dit vivre.

« Pourvu que » est une sorte de prière pouvant habiller une injonction intégrée en provenance du surmoi, tel que le dépeignent (mais sans le dépeigner), Freud et Lacan  parce que parfois,  le « pourvu que » devient impérieux, prenant une teinte de « il faut que ». Du moins c’est ainsi que je l’ai assez souvent ressentie, cette injonction, longtemps avant de la voir bifurquer, il y a quelque temps, au moment où s’est réalisé ce que François Jullien  nomme « la seconde vie ».
Dans sa connotation surmoïque, il y a lieu d’y résister un tant soit peu, de trouver des écarts. La lutte politique s’y offre, et certaines périodes y ont été propices. En  mai 1968, l’injonction était devenue paradoxale : « pourvu que j’arrive à être libre » et « pourvu que je parvienne à ne pas détruire », un temps de cahots parfois à la limite du chaos. Je ne fréquentais pas encore précisément les écrits théoriques philosophiques et psychanalytiques jusqu’à en faire chemin existentiel où flâner en pensant et pansant. J’expérimentais plutôt, lisant  assez superficiellement, parce que rapidement, Reich, Marcuse, Groddek, m’en exaltant, créant mes espaces dans d’intenses rencontres, réunions et stages divers où, à plusieurs, nous étions persuadés de refaire le monde. Une part de moi pourtant ne parvenait pas à être tout à fait impliquée. J’avais déjà cru refaire le monde en 1958, quand, étudiante à Paris, je prenais, dans un cercle d’amis, fait et cause pour l’indépendance algérienne en mangeant des sandwiches au jardin du Luxembourg. Nous imaginions pouvoir contribuer à l’évolution politique ultérieure. Illusion ! Et Alice Zeniter dit bien l’incohérence et les douleurs de cette période en Kabylie entre autres. Tous nos « pourvu que » avaient-ils été autre chose qu’une tentative d’exorcisation du malheur ? Certes l’Algérie était devenue indépendante mais le monde qui s’y était refait  n’était pas celui de nos espérances, même si la sortie de la colonisation était et reste un bienfait.
Il allait de nouveau se refaire le monde, et pas selon nos vœux au- delà mai 1968.   D’autre part, ainsi vécue, sous l’habit d’une opposition, l’injonction pouvait s’infiltrer dans le mouvement même qui voulait y résister.

 Heureusement, il y avait, il y a toujours, d’ailleurs, oui, d’ailleurs dans un double sens, la nature : ailes palpitantes des papillons, chants d’oiseaux gourmands froissant les feuilles du figuier et piquetant d’étoiles les fruits pourpres, solidité rassurante des grands chênes, marches à se perdre en forêt, les cèpes pointant soudain, parfois impertinemment hors saison, sans doute alors séduits par une danse du ventre de la lune. Non loin, les plages océanes déployaient les espaces infinis de la mer et du ciel entrelacés ;  l’eau  écumante offrait ses vagues à s’y jeter ou  bien, porteuse, épousait voluptueusement le corps étiré dans la nage.
Dans ce lien avec la nature, le plaisir pouvait se reconquérir loin du « pousse à jouir » de la consommation qui avait avalé les espoirs après mai 68. Mais déjà la nature était prise dans le mouvement implacable du marché qui voulait donner aux hommes l’illusion d’une absence d’entraves tout en les asservissant étroitement. Et que dire du devenir de l’ « humaine nature », la nature donc encore, dès lors que l’on en dessinait l’évolution vers l’intelligence artificielle ? Il fallait s’entêter à chercher l’abri des forêts, à y déceler l’infime et l’infini mêlés.

Je me rappelle, ayant rencontré la psychanalyse dans les années 1970 1980 et ne l’ayant plus quittée  depuis, avoir été saisie d’emblée par la mise en garde de Lacan aux étudiants : « vous voulez un maître, vous l’aurez ». (Mon saisissement s’est rappelé à moi ces jours-ci, au vu, à l’écran, de l’embrassade quasi amoureuse entre Daniel Cohn Bendit et Emmanuel Macron ; j’en reste encore interloquée et perplexe, souhaite que quelque chose m’échappe, qui m’apparaîtra peut-être plus tard).
Aux quatre discours- qu’il avait déjà théorisés en tant que vecteurs d’un lien social circulaire en lequel les places du sujet, du maître, de l’objet, de la vérité, pouvaient s’inter changer-  Lacan en avait ajouté un cinquième, lors d’une conférence à Milan en 1972, celui du capitalisme. Dans ce cinquième discours, la place du sujet est occupée par l’individu, celle de la vérité par le « Divin Marché ».  Il faudrait aujourd’hui  nommer ce discours « discours du libéralisme ». Lacan a sans doute pressenti combien ce nouveau discours allait utiliser la technique,  via les algorithmes et autres manipulations de contrôle, d’emprise et de connexions pour faire de chacun de nous une cible marchande. Ce discours  prétend ouvrir un accès à une jouissance qui se révèle mortifère, organisée par le « Divin Marché » et la connotation sadienne n’est pas innocente ici, incitation à la jouissance perverse sans aucun interdit, dans une démesure donc, que Bernard Stiegler, travaillant sur la « disruption » qui caractérise notre temps nomme l’hybris. Le sujet dans ce discours, est directement invité à l’avidité  constante, sans limite, d’un jouir orchestré, qui vient le relancer sans fin, dans une insatiable quête. Cercle infernal, dans lequel l’humain se trouve, sous la coupe de l’objet, pris dans une addiction.  Nous y sommes, nous y sommes tous pris, c’est une évidence historique.
Ne sommes-nous plus que des pseudo sujets perversement agis par des pulsions ? Et qu’en est-il, dans ce cadre, de notre éventuelle addiction aux omnipotents réseaux sociaux avec une mise en scène de notre image qui peut faire prendre la reconnaissance recherchée-est-ce la bonne  ou est-ce illusion ?-pour la vérité –dans le sens du « courage de la vérité », tel que  l’entend Foucault, vérité intime que chacun porte en soi mais dont l’expression exige ce courage que  les Grecs de l’Antiquité nommaient « parrhesia » ? Possible parrhesia sur les réseaux sociaux ? Difficile, sur ce point, de s’orienter tant il y a là de « pharmaka  en jeu.  Pharmaka aussi les conséquences du mouvement et des élans de mai 68.

Un matin, alors que j’étais absorbée dans la contemplation d’une fleur de cyclamen et comme confondue dans sa teinte pourprée et dans les plis, déplis, replis de ses velours ourlés, ces questions m’ont soudain ramenée à elles, ravivées par la lecture du substantiel essai de Bernard Stiegler : « Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou », le sous-titre faisant immédiatement écho pour moi au fabuleux : « Dites-nous comment survivre à notre folie » de Kenzabouro Oé.
La fleur, en sa toute beauté, m’avait ouvert une perspective de cycle se terminant, ouvrant peut-être d’autres voies… : j’avais su soudain, sortant de ma contemplation, que mon « pourvu que » s’était infléchi différemment, l’espoir et le désir outrepassant désormais l’injonction : pourvu que les hommes cessent de se détruire en détruisant la planète ! Notre terre, ma terre, son parfum sous l’orage ! Je me trouvais tout à coup aux antipodes du « détruire dit-elle » de Marguerite Duras qui m’avait tant fascinée, aux antipodes de « l’interdit d’interdire » de mai 68 et autres slogans existentiels qui avaient certes, alors, une légitimité, même relative. Mais je n’y étais plus prise désormais.

Cette évolution, il est vrai, se dessinait doucement depuis de nombreuses années déjà, accompagnée par Spinoza qui me fut d’un grand secours quand je me sentais entraînée dans le maelstrom de mes doutes. Je m’étais avec difficulté plongée dans son « Ethique », m’étais aidée pour me guider dans une seconde lecture, des approches de Gilles Deleuze et Robert Misrahi. Selon Spinoza, « l’effort pour persévérer dans son être », s’il est primordial, est desservi par les « passions tristes » qui sont à l’origine de la destruction. Ces « passions tristes » fascinées par le chaos sont « inadéquates » dans la mesure où, au lieu d’augmenter notre « puissance d’agir », elles la diminuent. Elles sont pour l’esprit un poison à l’instar de l’arsenic pour le corps selon l’exemple proposé par Spinoza pour suggérer l’inadéquation.
Alors aujourd’hui, « pourvu que j’y arrive… » m’oriente vers «… à  garder le cap de ma liberté et de ma vérité, en un mot de mes choix, dans le cadre métastable où je spirale et qui m’est vital » ;  autrement dit à tendre vers l’improbable si ce n’est l’impossible…De sorte que, comme la tortue de Tchouang Tseu, il m’arrive assez souvent de préférer les marais aux affaires du monde. Mais impossible aussi de s’en dégager tout à fait de ce monde qui me contient comme je le contiens. Pourtant, quand j’y pense, c’est dans le souhait que les casses puissent être, autant qu’il est possible, donc au moins partiellement, évitées ; ainsi qu’une folie justicière qui voudrait qu’aucune tête ne dépasse, au nom de quoi on peut aller jusqu’à justifier les décapitations- passées et à venir-.

Me reviennent ici ces lignes d’italo Calvino dans « Les villes invisibles », que cite Bernard Stiegler  théorisant la disruption : « L’enfer des vivants n’est pas chose à venir ; s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer ; et le faire durer, et lui faire place ». Qui et quoi ? S’étaient immédiatement dessinés en moi au moment où je lisais ces lignes : l’aimant, la fleur, l’art. Cet « avoir lieu » qui « n’est pas l’enfer » Bernard Stiegler à qui j’emprunte une conclusion le considère comme « les lieux de l’urbanité » où faire naître « les  miraculeuses relations d’admiration mutuelles ». J’y ajoute, --avant d’aller revisiter, comme je le fais souvent, les fleurs des cyclamens à la fenêtre- les émois que procure la nature, l’attention portée à ses créations les plus infimes  et la volupté de pouvoir les goûter comme fruits pulpeux, en les partageant. Alors oui, pourvu que les hommes comme la chevrette aux doux yeux étirés, continuent à « [regarder] les étoiles danser dans le ciel » et persistent à se dire: « pourvu que je tienne jusqu’à l’aube ! »
nc






Photo : Les fleurs de l’hiver

6 commentaires:

Hue Lanlan a dit…

Votre texte m'a émue car fait-il entendre que nous sommes les enfants de notre temps, de cette deuxième moitié du XX siècle et de ce début du XXI. Les mots de l'Histoire qui ont agité tous ces sujets et ce qu'elle a véhiculé de concepts, de regards sur la vie ou d'expériences que sont-ils véritablement et que sont-ils pour tel ou tel ? Peut-être en restent-ils peu, une fois le temps passé, une substantifique moelle propre à chacune et avec laquelle il concocte son mode d'être au monde. Les cyclamens seraient-ils sans pourquoi eux aussi, être là, présents au monde, simplement... peut-être dysruptifs ;-) avec le discours ambiant
belle journée à vous chère Noëlle

Noëlle Combet a dit…

Oui! j'ai été très concernée par l'histoire dans l'Histoire, dès mon enfance qui commença en 1938 et lança ma famille en 1945, à la suite d'événements très douloureux que je passe, de mon sud ouest natal au nord de la France où je vécus 10 ans avant de revenir aux sources, via un séjour de quelques années à Paris,ce qui explique que je me sois trouvée très proche des événements d'Algérie. Ceci a déterminé, je pense, mes si vives implications ensuite. Vous avez donc raison : mon histoire dans l'Histoire a "causé", comme pour beaucoup de ceux de ma génération, mon mode d'être au monde et mes mots...et les cyclamens, si joyeusement dysruptifs comme vous l'écrivez et sans pourquoi...juste à être là pour qu'eux et moi nous nous parlions dans la langue des dauphins. Merci chère Huê:-) pour votre lecture sensible et une très belle fin de journée en cet "été indien" qui nous réchauffe encore.

r.t a dit…

Cette écriture agréable nous permet d'entrer dans les cheminements que renferment la tête d'une chevrette, si lisse, dure et qui paraît impénétrable comme la mystérieuse nuit étoilée et qui pourtant fait montre d'une insistance sans égale à se rapprocher de nous.

Noëlle Combet a dit…

C'est vrai René...La chevrette que j'ai apprivoisée enfant est devenue mon animal totem et je regarde parfois les étoiles et le monde à travers ses yeux brillants... Les chèvres sont aussi des animaux obstinés et folâtres. Merci pour cette pensée "capricorne" et très bonne soirée.

Hue Lanlan a dit…

Tant d'auteurs si divers ont parlé aussi du temps de la vie et de ses effets, Hokusai à 80 ans pensait ou espérait atteindre enfin la pureté du trait, bouddhistes comme chrétiens parlent du " dépouillement" peut-être même sans complément d'objet ; cela me fait entendre soudain cet étrange mot espérir comme cet espoir-expérience réconciliée avec le vide, étrange mot qui fait sonner en même temps "périr".Jeux de la langue et des sons qui résonnent parfois au soir.L'écriture et les échanges sont parfois l'occasion d'en relancer l'ouverture. Je suis aussi allée voir votre texte sur l'amor fati :-)

belle soirée à vous chère Noëlle

Noëlle Combet a dit…

Ce terme espérir me parle beaucoup. Il me chuchote un souffle, une respiration en inspir/expir...Le souffle comme une pureté de trait. Est-ce celui que notre merveilleux Hokusai a enfin trouvé dans son dernier souffle, au moment où il s'est dé-pouillé à l'extrême, accédant au plus- de- vide? Force de l'amor fati. Merci, Huê pour vos visites et ces mots, ces sons tout en assonances consonances et résonances.très belle soirée à vous aussi