mardi 21 novembre 2017

Pensée désorientée



Tous, nous utilisons le numérique dans nos recherches d’une information. Dès que nous l’avons obtenue, assez souvent, elle se banalise. Elle ne pourrait devenir connaissance (étymologiquement « naissance avec »), que  si nous l’observions en détail, la tournant, retournant pour en déceler les caractéristiques voire le mystère. En l’absence d’un décryptage, elle n’est que jeu de divertissement tel que Pascal l’analyse.

Nous imaginons que la vitesse qui nous a permis d’accéder à cette information est la base d’une connaissance d’où pourrait émerger un discernement mais celui-ci ne pourrait s’acquérir que par une intériorisation  d’où se produirait une appropriation. C’est « notre » sagesse, c'est-à-dire notre vérité, notre éthique qu’ainsi nous élaborerions. Il y faut la lenteur d’un mûrissement à l’instar de celui d’une plante qui a besoin de temps. On ne peut tirer sur un végétal pour accélérer sa croissance. Le forcer serait le tuer.
Le mûrissement demande de tourner le dos à l’urgence pour respecter une fructueuse allégeance au temps qu’il faut.

T.S. Eliot nous avertit : « Où est la sagesse que nous avons perdue dans la connaissance ? Où est la connaissance que nous avons perdue dans l’information ? »
Oui, pour que murisse la pensée profonde, pensée complexe, le temps est un indispensable ingrédient…Ce processus nécessite parfois, souvent, des années.
Respectant la temporalité, nous pourrions expérimenter le singulier, l’incalculable, incomparable, improbable, jusqu’au plus profond de nos pensées, nos rêves, notre poésie.

Rencontrer ainsi « notre » sagesse serait réaliser une forme de néguentropie, résister à l’entropie mortifère dans nos vies comme dans l’écologie. L’éthique n’est-elle pas une forme d’écologie intérieure ? L’entropie liée aux accélérations que nous subissons, mène notre humanité, notre planète dans le mur ; elle caractérise l’Anthropocène (« entropocène » ?)

En regardant la nature, nous ressentons la lenteur et le silence des arbres et alors nous devient évidente la nécessité de résister à la folle accélération produite par le numérique dans nos cerveaux court-circuités.  La toxicité de la vitesse qui voudrait rivaliser avec celle de la lumière, si nous en prenons conscience, nous pourrions la renverser en auxiliaire de la pensée profonde à condition d’inventer une autre utilisation du numérique, dans une adoption critique qui ne serait pas aveugle adaptation. La technique serait alors mise au service des hommes plutôt qu’utilisée à les manipuler et les façonner.  Chacun pourrait, devrait, avoir là son mot à dire car c’est nous qui sommes utilisateurs du numérique. Mais pris dans un emballement passif voire dans une addiction, nous obéissons souvent à la formule perverse « je sais bien mais quand même ». Alors nous nous mettons en danger et à ce danger, nos descendants, rendus peu à peu ignorants de tout le fonds préindividuel qui nous précède -car y accéder d’un click rapide est encore le méconnaître-, risquent d’être plus exposés que nous. Pourvu que, comme parfois dans l’histoire de l’humanité, la convergence de vouloirs concertés puisse mener à un renversement de cette folie et inscrire une bifurcation après trois siècles de progressive dérive vers un capitalisme devenu numérique qui pourrait faire de nous des obèses mentaux ! Comme ce serait bon,  plutôt que de tuer le temps, de le prendre entre nos paumes tièdes et de, longuement, le goûter !
nc

vendredi 10 novembre 2017

Les racines du brouillard



Frémissement d’automne, la feuille pourpre se détache de l’arbre, virevolte, va rejoindre au sol la sandale abandonnée, là, en un bâillement ; filature des traces en jeu de pas perdus ; la vigne tisserande fait frisson amarante au flanc roux du chevreuil et il s’en va, pieds nus,  va nu pieds de la vie, vagabond  de l’écart, au large des désirs…

Il veut se reposer des hommes, sentir tout contre son visage  les  nasaux tièdes du vent ; il veut l’image d’une bouche embrassée quand le baiser, flottant, voyage dans le corps. Il veut recourir aux forêts, au bruissement des branches et aux ciels décoiffés ; il veut aimer les fleurs dont le cœur est un sexe.  Et il veut  la Grande Ourse de ses nuits enfantines. Il veut, il veut…il veut…

L’horizon, à l’orée du bois, avale sa silhouette,

déjà, il rencontre les racines du brouillard...

Ici sandale béante en attente du pas;

la feuille de l'automne est venue s'y poser

se fondant,  s’ajustant, avant de s'envoler,

inventant en formes et couleurs,

palette d’ocre rouge et de jaunes vert brun.

nc