lundi 26 février 2018

L'invitation à la Joie



Invitation à la joie, celle que nous adresse Spinoza dans  l’ « Ethique », et, plus particulièrement, dans la cinquième partie intitulée « De la puissance de l’entendement ou de la liberté de l’homme » !

Quelques précisions sémantiques :

Dieu : Par cette appellation, incontournable  au XVIIème siècle, Spinoza désigne la Substance, comme il l’explicite clairement au début de l’ « Ethique »
« J’entends par Dieu un être absolument infini c'est-à-dire une substance constituée par une infinité d’attributs » (I Définition 3)
Au préalable (Déf.3) : « J’entends par substance, ce qui est en soi et est conçu par soi » Il s’agit donc d’une essence, d’une essence qui nous fonde si l’on considère l’étymologie de substance : substare , substans : ce qui se tient au-dessous, un socle . A partir, de là, toute verticalité transcendante devient impossible ; attributs et modes découlent de la substance comme en une concaténation horizontale. Nous sommes des modes de cette substance dont nous ne pouvons connaître que deux attributs : l’étendue (le corps) et la pensée (l’esprit).
En tant que modes, nous sommes constitués du même tissu que la substance mais notre substance est finie alors que la Substance est infinie. Nous en serions comme des prélèvements provisoires. Ainsi Spinoza écrit (IV 4 démonstration) : « Donc, la puissance de l’homme, en tant qu’elle s’explique par son  essence actuelle est une partie de la puissance infinie, c'est-à-dire de l’essence de Dieu ou de la Nature » (« Deus sive Natura »). Nous sommes donc de même nature que la substance mais selon un mode fini.
L’âme : Pour désigner la part spirituelle de l’homme, Spinoza n’utilise pas le mot « anima », l’âme, que l’on rencontre dans la plupart des traductions mais le mot « mens ». L’on rencontre le mot « anima » (III 57 Sc.) pour désigner « l’idée ou l’âme de l’individu », c'est-à-dire plutôt son aspect concret, sa personnalité, l’essence affective ou intellectuelle de chacun et non une substance spirituelle autonome, qui, lorsqu’elle s’incarne, est désignée comme « l’Esprit humain » (II 11).
La raison : Rien de cartésien dans ce que Spinoza nomme la raison ; il s’agit pour lui d’une capacité à évaluer ce qui articule les choses entre elles, leur rapport, aussi bien entre elles qu’avec nous-mêmes et d’observer comment ces interrelations favorisent ou non notre puissance d’agir.
Donc, lire l’ « Ethique », c’est se rappeler que « Dieu » n’est pas Dieu mais plutôt une sorte de métaphore représentant la Substance, que « l’âme » désigne l’esprit et que la raison est la prise en compte des liens entre les choses comme entre les choses et nous.

« Parvenir à la liberté ou à la voie y conduisant »

Dès la préface de la cinquième partie de l’ « Ethique », « De la puissance de l’entendement ou de la liberté de l’Homme », Spinoza annonce qu’il existe des moyens de se détourner des affections mauvaises et donc de se libérer de leur servitude ; « Une affection n’est mauvaise ou nuisible  qu’en tant qu’elle empêche l’Ame de penser » (V 9 Démonstration). Il s’agit donc de lutter contre les « passions tristes », la haine en particulier car elles entravent notre puissance d’agir et il y a lieu de favoriser par contre les « passions joyeuses », l’amour en particulier. C’est dans le scolie de la proposition XX qu’il dessine un chemin dans cette direction :
« J’ai réuni dans les propositions précédentes tous les remèdes aux affections (affections nuisibles), c'est-à-dire tout ce que l’Ame, considérée en elle seule, peut contre elles ; il apparaît par là que la puissance de l’Ame sur les affections consiste 1° dans la connaissance même des affections (je souligne) […]2° en ce qu’elle sépare les affections de la pensée d’une cause extérieure que nous imaginons confusément […]3°dans le temps grâce auquel les affections se rapportant à des choses que nous connaissons surmontent celles qui se rapportent à des choses dont nous avons une idée confuse ou mutilée […]4°dans le grand nombre des causes par lesquelles les affections se rapportant aux propriétés communes ou à Dieu sont alimentées[…]5° dans l’ordre enfin où l’’Ame peut ordonner ou enchaîner entre elles les affections[…]
Si l’on reprend, on voit que le premier point a un lien direct avec la liberté, celle qui est possible, car, de façon générale, l’homme, pour Spinoza, n’est pas libre : «Les hommes se croient libres pour cette seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions mais ignorants des causes qui les déterminent » (III 2). C’est donc l’ignorance qui crée la servitude et seule une connaissance des conditionnements pourrait ouvrir l’accès à une liberté. Autrement dit, il  faudrait que l’homme tente de connaître, ce qui, de lui-même, lui échappe. On pense, bien sûr à l’inconscient et l’on s’étonne dès lors des réserves de Freud à l’égard de Spinoza : «J’avoue volontiers ma dépendance à l’égard des enseignements de Spinoza. Si je n’ai jamais pris la peine de citer directement son nom, c’est que je n’ai pas tiré mes présupposés de l’étude de cet auteur mais de l’atmosphère créée par lui. Et parce que je n’avais rien à faire d’une légitimation philosophique. » Et l’on s’étonne encore de l’évitement de Lacan (voir sur ce blog « Quand Lacan invite et évite Spinoza »). Serait-ce parce la théorie psychanalytique dédaignerait le corps alors que le spinozisme est tout entier une réhabilitation argumentée du corps dans sa corrélation avec l’esprit : « L’objet de l’idée constituant l’esprit humain est le Corps, c'est-à-dire un certain mode de l’Etendue en acte et rien d’autre » (II 13) En quelque sorte, l’esprit pour Spinoza, c’est la pensée du corps, le corps pensé et, selon lui, la connaissance des causes déterminantes qui affectent ce corps/esprit devient passion joyeuse : « Qui donc travaille à gouverner ses affections et ses appétits par amour de la Liberté, il s’efforcera autant qu’il peut de connaître les vertus et leurs causes et de se donner la plénitude d’épanouissement qui naît de leur connaissance vraie » (V 10 Scolie). Donc, la connaissance est aussi un affect, un affect joyeux.
Les points suivants découlent du premier : le second insiste sur un travail nécessaire de dissociation de l’affection nuisible et de sa cause ce qui permettra le surgissement d’autres causes et de nouvelles associations. On pense là encore au travail dans la psychanalyse. On pense aussi à des événements sociaux par exemple quand après le massacre du Bataclan Antoine Leiris s’écrie dans une lettre publiée sur Facebook : « Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils, mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. ». « Vous n’aurez pas ma haine »  l’affect  négatif est rejeté sitôt que ressenti pour faire place à des causes nouvelles de résistance, à d’autres moyens que la haine pour « persévérer dans son être ».
Le troisième point met en relief  le rôle du temps et de la répétition qui fondent l’expérience. Le quatrième propose une diversification de la vie affective et le cinquième une modification de l’enchaînement de nos idées : on peut envisager, par exemple, lors d’un conflit, le remplacement d’un affect immédiat de revanche par la recherche d’un moyen de désamorçage.
Cette « connaissance vraie » est celle du second genre qui s’appuie sur la raison. Il y a en effet trois façons de connaître selon Spinoza : la première est empirique, elle se fonde sur les perceptions avec le risque du flou et de l’illusion, la seconde, efficace dans l’approche de nos affects, celle que nous propose ici Spinoza, utilise la raison, c'est-à-dire l’évaluation de toutes les compositions en lesquelles consiste la réalité. Trouvant grâce à elle l’utile pour soi, nous le chercherons aussi pour les autres : « C’est lorsque chaque homme cherche avant tout l’utile qui est sien, que les hommes sont le plus utiles les uns aux autres » (IV 35 Corollaire 2). Donc c’est grâce  à la recherche de ce qui augmente notre puissance d’agir que nous pouvons ressentir la satisfaction d’une liberté dans une démocratie telle que la décrit le « Traité théologico-politique ». Un tel régime ne peut fonctionner tant que les hommes sont mus par les passions tristes ainsi que nous pouvons quotidiennement le constater.
La troisième façon de connaître est une science intuitive et c’est elle qui nous achemine vers cette joie ultime, béatitude à laquelle invite la conclusion de l’ « Ethique ».

Vers la Joie grâce à la connaissance intuitive

La connaissance du troisième genre est le prolongement de la connaissance rationnelle. Grâce à elle, nous saisissons le lien qui unit le fini à l’infini, la substance de notre corps/esprit à la Substance.
« Plus haut chacun s’élève dans ce genre de connaissance,  mieux il est conscient de lui-même et de Dieu, c'est-à-dire plus il est parfait et possède la béatitude » (V 31 scolie). Cette saisie intuitive nous procure la plus grande joie parce qu’elle nous fait rentrer en résonnance avec l’univers tout entier.
J’y retrouve des échos de la « mystique diurne » selon Robert Musil, (cf. sur ce blog « Ce qui ne s’intitulera pas Marasme » ; 2016),  ainsi que du « sentiment océanique selon Romain Rolland (cf. « Sentiment océanique et écologie profonde » ; 2014)
Le Dieu de Spinoza, cause de soi, est aussi amour de soi et des hommes : « L’amour intellectuel de l’Ame envers Dieu est l’amour même duquel Dieu s’aime lui-même non en tant qu’il est infini mais en tant qu’il peut s’expliquer par l’essence de l’Ame humaine comme ayant une sorte d’éternité : c'est-à-dire l’Amour intellectuel de l’âme envers Dieu est une partie de l’Amour infini duquel Dieu s’aime lui-même ». Il y a là comme un effet de miroir entre la Substance infinie et notre substance finie. La Substance ne nous est pas hostile puisque nous lui appartenons ; on peut donc évoquer un « amour intellectuel » réciproque. Notre essence spirituelle nous fait dès lors pressentir notre éternité : « Tout ce que l’âme connaît comme ayant une sorte d’éternité, elle le connaît non parce qu’elle conçoit l’existence actuelle présente du Corps mais parce qu’elle conçoit l’essence du corps avec une sorte d’éternité » (V 29). C’est dire que l’esprit se ressent comme éternel en tant qu’existant hors du temps et de l’espace.
L’ « Ethique » montre ainsi comment la connaissance rationnelle aboutit, par la saisie intuitive qu’elle favorise,  à la béatitude d’un rapport entre notre substance, notre cosmos intime et le cosmos tout entier. On peut parler d’une mystique ni religieuse ni transcendante au sens métaphysique, mais immanente et si transcendance il y a, c’est au cœur de l’immanence.
Et Spinoza va très loin dans son approche de l’éternité qu’il dissocie nettement de l’immortalité. L’éternité désigne l’existence de  l’esprit perçue hors du temps et de l’espace. D’où Spinoza déduit que « L’esprit humain ne peut être absolument détruit avec le corps, mais il en subsiste quelque chose qui est éternel. » (V 23).  Comment ne pas penser à la distinction faite par Averroès entre « intellect séparé » (extérieur) et « intellect matériel » (incarné), (Cf. sur ce blog « La lecture, vide et images de l’espace potentiel » ; 2017). Spinoza précise que c’est la part active, celle de l’entendement, qui subsiste tandis que périt la part passive : « La partie éternelle de l’âme est l’entendement, seule partie par laquelle nous soyons dits actifs » (V 40)

Pour ma part, je m’écarte quelque peu de cette logique expliquant l’éternité qu’il nous est donné de ressentir intuitivement. Je pense que la  pure logique est démentie ou tout au moins amendée par le terme même d’intuition. La saisie intuitive (connaissance du troisième genre) qui mène à la joie ultime ne peut se limiter à une pure conséquence de l’entendement (connaissance du second genre). Le réel échappe en partie à la raison logique ainsi que le démontrent les recherches de la physique quantique, en particulier tout ce qui concerne la synchronicité, que Spinoza a pourtant pressentie dans la corrélation qu’il établit entre l’âme et le corps et c’est cette corrélation qui m’a fait l’aimer. C’est la même corrélation que je ressens  dans l’élan qui sourd de nos nappes phréatiques les plus profondes et se dilate en une expansion en lien avec le cosmos. J’y vois l’esquisse d’une  approche mystique sauvage telle que la constatent et ressentent certains anthropologues comme Eduardo Kohn (cf. sur ce blog « La pensée sylvestre » ; 2017).  Cette approche est à  l’image de celle des Chamans, Soufis, Yogis et autres Sages. Cet élan n’éloigne pas de la vie réelle mais y ramène et c’est pourquoi je vois dans la phénoménologie un prolongement du Spinozisme, en particulier dans les écrits de Merleau- Ponty  concernant la perception.
C’est le don de cette joie que nous fait Spinoza quand il corrèle d’une part le corps à l’esprit et d’autre part notre substance incarnée à la Substance cosmique. C’est, à mes yeux, la plus extraordinaire pépite à extraire de son œuvre, un talisman pour ne pas rester l’otage du seul contexte sociopolitique et économique dans lequel nous avons certes à nous engager mais dont nous pouvons aussi nous dégager en toute ré-jouissance, au plus haut degré de la joie selon Spinoza, ce qui déploie à l’infini une jubilation existentielle

Pour terminer, je rappellerai que j’aime Spinoza : j’ai reçu beaucoup de sa pensée en tant qu’elle réhabilite le corps en en faisant le réceptacle des perceptions et affects, en le corrélant à l’esprit, en le représentant comme le lieu où peut s’inscrire la Joie d’une union avec la Substance, l’univers tel qu’il s’inscrit en tous les modes, la fleur, l’oiseau, l’eau, le ciel etc.
J’aime aussi l’homme tel qu’il a été, fidèle à lui-même, à travers plusieurs expériences. Ne peut-on parler de fidélité à l’égard d’une image de l’amour dans le choix de la solitude puisque la femme aimée refusa de l’épouser, sans doute pour des raisons religieuses ? Maria Clara Van Eden était la fille du maître spirituel de Spinoza, Van den Enden,  philosophe qui avait fondé une  école réputée scandaleuse et libertine, favorable à l’amour  libre. Spinoza avait fréquenté des prostituées, ce qui l’avait laissé insatisfait. Amoureux de Maria Clara, il avait souhaité qu’elle partage sa vie mais elle était fervente catholique et lui avait préféré un étudiant calviniste allemand qui s’était converti au catholicisme pour la conquérir. La religion déjà  faisait donc déjà obstacle à Spinoza. Ces précisions, Frédéric Lenoir (« Le miracle Spinoza »), les tient de la biographie de Spinoza publiée en 1706 par Jean Colérus. Par aileurs, Bernard Pautrat, auteur de « Spinoza et l’amour » en 2011, pense que Spinoza  évoque cette profonde blessure intime quand il parle de l’amour en tant que « maladie mortelle » dans le « Traité de l’amendement de l’intellect » et que c’est cette expérience qui a fondé l’ « Ethique ».
Fidèle, Spinoza le fut aussi, on le sait, à ses convictions profondes qui ne pouvaient être reçues par son entourage et lui valurent ce « herem » violent prononcé contre lui par la communauté juive et un rejet de la part des autres religions.
C’est ce contexte, peut-être, qui le fit quitter Amsterdam pour Rijnsburg puis La Haye.
Modeste, Spinoza n’a jamais accepté que le minimum de l’argent qui lui était proposé ; il a préféré rester libre et donc continuer à vivre du polissage des lentilles dont la poussière pourtant déclencha sa tuberculose. Il  possédait simplement deux pièces  louées, une chambre et un bureau,  juste le nécessaire pour continuer à penser en pratiquant et travaillant cette « Ethique » qui, il le savait, ne pourrait être publiée de son vivant.
La conclusion de cette œuvre m’émeut toujours : « Le Sage […] ne connaît guère le trouble intérieur, mais ayant, par une certaine nécessité éternelle, conscience de lui-même, de Dieu  et des choses, ne cesse jamais d’être et possède le vrai contentement. Si la voie que j’ai montré qui y conduit, paraît extrêmement  ardue, encore peut-on y entrer. Et cela certes doit être ardu qui est trouvé si rarement. Comment serait-il possible, si le salut était sous la main et si l’on y pouvait parvenir sans grand peine, qu’il fût négligé par presque tous ? Mais tout ce qui est beau est difficile autant que rare. »
Pour autant, la vie de Spinoza ne fut pas une ascèse : il récusait l’ascétisme incompatible avec la joie. Sa façon simple de vivre s’alliait à de joyeux compagnonnages et à des échanges intellectuels et amicaux comme en témoigne sa correspondance. Il était amoureux de la vie et c’est pourquoi l’ « Ethique » invite à la Joie. Cette gourmandise de vivre est ce que tente d’évoquer sous forme romanesque  « Le clan Spinoza » de Maxime Rovère.
Ce que j’en retire de plus personnel et heureux, ouvrant à la vie bonne c’est cette réhabilitation du corps qui m’a fait saisir plus précisément ce que je ne ressentais jusque là que de façon vague et troublante : l’union de ma chair avec la chair du monde. Ainsi suis-je aussi née de lui. Et je perçois son héritage, aussi bien dans l’approche phénoménologique de la perception que dans l’avancée de la physique quantique en ce qu’elle concerne la synchronicité  déjà approchée par C.G. Yung dans sa collaboration avec le physicien W. Pauli et dont les phénomènes d’intrication sont un aspect démontré et toujours minutieusement observé en particulier, dans notre actualité, par le physicien Alain Aspect.  
nc



















  
    
 






jeudi 22 février 2018

mardi 13 février 2018

Baies bleues



Tasse posée au bord de l’évier, réminiscente ; lézards lovés à flanc de mur, deux accords d’une symphonie…

Assise au bord du monde, loin des pilleurs de temps, encore partie prenante, captive, de cette humanité si belle, attirante,
 terrifiante si elle s’incarne en trépasseurs,
 Ne vois-tu les mots s’effeuiller de leurs lettres, les perdre ?

Dans l’eau, transparente jusqu’au fond, tu comptes les cailloux là où la lumière défait les résistances

peigne longuement les liens, les frange, les ensoleille,

se fragmente en baies bleues.

nc