mercredi 28 mars 2018

Apex


Depuis longtemps, je le contemplais avec un vif intérêt et une once d’inquiétude. Sur le bord de la plate-bande, il rampait avec une tranquille assurance et toute l’efficacité de sa lenteur en direction du plant de basilic. J’ai admiré l’aisance de sa reptation, ai pensé à mes abdominaux qui, en pareille progression, seraient vite épuisés.

 Je me suis rappelé que son manteau abritait ses organes les plus vitaux et avait contribué à créer cette coquette coquille à laquelle il était relié par un muscle. Si celui-ci s’endommageait, la coquille se vidait et l’animal mourait.
Le déroulement du mouvement en spirale de cette coquille me fascinait car je ne pouvais le voir en sa totalité : seul un côté m’était accessible ; pour admirer l’autre, il aurait fallu me déplacer mais alors, le premier m’aurait échappé. M’est venue alors la pensée de mon dos, cet inconnu, du moins en direct ; il fallait, pour que j’y accède, la médiation des miroirs.
Je suis restée longtemps absorbée par le dessin des fines stries de croissance : faux parallélisme presque parfait, occultant la convergence, à l’avant de la coquille, décalé sur la partie médiane, s’achevant en un macaron crânement posé à droite ou à gauche selon l’individu. Moi, me suis-je dit, gauchère contrariée, si j’avais été un escargot, je l’aurais tranquillement porté à gauche, cet apex, résidu de la coquille native. Lui, le portait à droite.  Trois bandes ombrées venaient  interrompre les lignes fines de son artistique abri.

J’étais émue à l’idée que cet apex, indice des premiers temps de l’animal, en constituait en quelque sorte la mémoire. Je me suis dit qu’en ce qui concernait les humains, leur apex était en décroissance, en oubli de leur primitive sensualité écrasée par le consumérisme et la technique. Lui, ici, n’aspirait qu’à un peu de basilic. Mais voilà ! C’était « mon » basilic, vers la protection duquel me portait mon  propre apex, souvenir de son parfum et de sa saveur, que je perpétuais autant que possible.
Je l’ai observé encore longtemps, se propulsant à l’aide de son pied au bout duquel se trouvait sa tête, ce qui lui évitait de la perdre loin du terre à terre.
Je l’ai chatouillé avec un brin d’herbe : il s’est immédiatement rétracté, et je me suis sentie en pleine sympathie : l’obstacle, enregistré par ses yeux placés au bout de ses antennes, l’incitait à faire l’autruche, ce que je faisais souvent aussi quand un élément offusquant m’invitait à cacher mon regard.

Mais le voilà proche du basilic. Une force pour persévérer dans son être ne peut être arrêtée que par une force plus puissante, me suis-je spinozistement  rappelé. Alors, mon apex l’emportant sur le sien, j’ai délicatement saisi la coquille entre  pouce et index, m’en suis allée déposer l’escargot sur le rebord d’une autre plate-bande dont la végétation était plus résistante. Que me pardonnent les giroflées !
nc


mercredi 14 mars 2018

Entrelacs



Orme, bel orme, tu as pris dans ton feuillage mon visage ; je touche de mes mains l’écorce doucement lisse et moirée de tes branches et tu caresses ma peau, la rends vibrante comme essaim d’abeilles en une modulation ouvrant à l’infini.

Nous voici encrés, ancrés en terre à l’unisson, imbriqués, intriqués ; le vent… d’amour…jase. L’herbe tressaille. Oiseaux vont viennent à la volée et le soleil allume autour de nous les hirondelles. Pluviosité souvent  nous baigne. Orages ont parfois grondé mais les foudres nous ont épargnés.

Air et animaux nous connaissent, nous hèlent, quêtent notre accueil. Faisant écho à leurs appels, frémissant à leurs souffles, nous restons vivants, nous approfondissant dans tous les matins bleus et les soleils couchants.

Tu  proposes ta floraison, au terme de nombreuses années, en mars ; tes fleurs en leurs roses et verts transitoires et fragiles sont  manteaux des esprits, ceux qui rêvent, soupirent, sommeillent ou font escale, en partance vers leur éternité.
nc