mercredi 11 avril 2018

Rencontrer l'invisible



Rendre l’invisible visible, c’est ce qu’a tenté Malevitch dans  sa période de travail sur les carrés. Dans le « carré blanc sur fond blanc » il joue sur l’écart matière et spiritualité, cadre et volatilité. Il a, dit-il, débouché dans le blanc après avoir déchiré la doublure bleue du ciel. Il cherche à incarner l’espace dans le regardeur en dépassant les frontières.

Il tourne alors le dos à une période de peinture figurative et son « carré blanc »  produit une impression aérienne ; le blanc, pas si blanc a un éclat un peu bleuté et une nuance moirée produit un effet vertigineux  d’apesanteur; il y a mêlé du sable et de la sciure d’où un grain singulier. Le carré a une direction oblique, inclinée en haut à droite vers le cadre bordant le tableau, une forme en mouvement. Le fond n’est pas non plus tout à fait  blanc : il s’y mêle une touche un peu ocrée voire rosée dont  le grain paraît capturer, transformer la lumière. Les traits ouvrent à une lecture concrète mais une orientation contemplative domine dans la façon dont le regard, là, se perd. Cet entre-deux  matière /infini disparaît de ses tableaux ultérieurs redevenus figuratifs. La forme a absorbé le cosmique. La limite est-elle venue des contraintes du contexte politique ou d’un dépassement  impossible ?

Cette question concerne l’art en général, peut-être un peu moins la musique mais à coup sûr l’écriture que le langage contient, contraint, sauf, sans doute, en ce qui concerne la poésie et les jeux verbaux et imaginaires ainsi que les hors sens extatiques qu’elle autorise. Mais jusqu’où ? Comment créer un hors langage avec le langage sauf à y prendre le risque auquel Rimbaud, un temps, et Artaud, entre autres, comme Michaux ou Bataille, se sont affrontés ? Il est ici question de la jouissance en tant qu’en ses excès elle limite, voire consume le plaisir ; mais n’est-ce pas à vivre ainsi qu’invite Zarathoustra: « Il te faudra te consumer à ta propre flamme ; comment  naîtrais-tu de nouveau si tu ne t’étais d’abord consumé ? » Le risque pris est celui de rester à jamais perdu dans le brasier duquel pourtant jaillit l’occasion d’un renaître. De là peuvent être ramenées des trouvailles comme les analyses érotico poétiques de Bataille ou un roman fascinant comme « Le Ravissement de Lol V Stein » de Marguerite Duras.

Cette jouissance, donc, comme dans la passion amoureuse, peut être l’occasion d’une rencontre non sans brisure, plutôt une « encontre » de l’Autre, loin de l’émiettement qu’en a théorisé Lacan affirmant que « l’Autre n’existe pas ». Mais quel Autre n’existe donc pas ?  Pourquoi révoquer l’Autre de l’Autre, une jouissance  qui serait l’Autre de l’Autre du signifiant, son Ailleurs impliquant du féminin, son Altérité, son ex-tase (ex stare, se tenir hors de ; même étymologie qu’exister, ex sistere). Peut-on la récuser d’un trait, celui du grand Autre barré, loin des élans d’une spiritualité qui ne serait ni religieuse, ni psychotique- question sur laquelle la pensée lacanienne est restée en arrêt-  une spiritualité qui rejoint l’animisme évoqué et éprouvé par des cultures natives ou par des anthropologues choisissant, comme Eduardo Kohn, de la traverser ? Difficile d’accepter cette affirmation théorique catégorique jetant un discrédit sur des expériences qui se déploient phénoménologiquement en direction de la multiplicité des formes du cosmos, cette spiritualité que Malevitch aurait voulu, peignant  le « carré blanc » tenir ensemble avec son matériau, ce qu’il réussit à cette occasion qui ne se renouvellera pas.

 Kupka, propose, à mes yeux, une expérience à la fois proche et différente de celle de Malevitch. Né en Bohême en 1871, mort en 1957 à Paris, il a été tout d’abord apprenti sellier et initié par son employeur au spiritisme, s’est intéressé alors à Paracelse et Böhme. Il s’est dirigé ensuite vers le musée des Beaux-arts de Prague pour apprendre la peinture tout en gagnant sa vie comme médium. En 1910, il quitte la peinture figurative mais refuse que l’on parle d’abstraction en ce qui le concerne. Selon lui, la peinture est concrète jusque dans sa tentative de créer de l’invisible, de l’intangible et l’on sent bien là que  ses toutes premières approches de l’occultisme (recherche d’un accès à ce qui est occulte, caché), continuent à jouer un rôle concernant même les périodes où, épris de savoir, il s’est intéressé davantage aux sciences. Dans ses tableaux, une spiritualité se dégage de la forme, dessinant un lieu de l’Autre.
Ce lieu, il est possible à chacun de l’expérimenter quand, dans la banalité de ses agencements quotidiens, il peut créer cet écart  et, dans la plus grande proximité, - peut-être d’autant plus qu’elle est importante-  introduire l’Autre, celui d’une altérité, une étrangeté, qui n’est pas toujours celle des bords de précipice ou des affres de la passion : il y a des lieux de l’Autre, des jouissances.

C’est le tableau de Kupka « Les touches de piano ou le lac » qui m’a, entre autres, ouverte à cette évidence. Quoi de plus banal qu’une scène de piano bar, mais quoi de plus étrange, étranger, que les touches de piano descendant verticalement vers un plan d’eau où se trouve une barque pleine de silhouettes colorées tandis que d’autres flânent sur les berges sous les arbres. Vision cosmique, me suis-je dit, et encore plus devant son « Printemps cosmique » tourbillonnant où la nature est évoquée  tout en vibrations, pulsions, pulsations, couleurs, courbes fantasques. Même quand il géométrise davantage et peut-être d’ailleurs pour cette raison, son « Etude pour équation des bleus en mouvement », semble palpiter du même vibrato interne et je suis toujours en admiration devant toutes ses études de « Deux bleus » surtout celle où deux rectangles bleus, comme posés sur une de leur pointe, se rapprochant du losange, semblent, sur un fond noir, ocré et blanc, sortir du cadre et entrer en danse, en transe. C’est là que je pense le plus au carré blanc de Malevitch et me rappelle ce qu’écrit Jiri Machalicky, commissaire du Musée Kampa à Prague. "Kupka s'appuie à la fois sur la saisie des formes de la nature, la méditation sur les rapports entre les corps célestes, la segmentation géométrique de l'espace, le spiritisme et l'inspiration musicale"

L’expérience des écrivains et des peintres, en particulier Kupka, m’est confirmation de ce qu’une jouissance - rencontre et encontre de l’Autre, celui de l’Ailleurs- peut lézarder les apparences, conventions et autres conforts de nos existences en y faisant surgir, ne serait-ce que ponctuellement, l’incommensurable et l’infini. L’inouï, qui est d’ailleurs aussi celui de l’inconscient tel qu’il se manifeste dans la structure même de notre corps, peut, de façon effective, par écart nous saisissant en nous dessaisissant, ébrécher nos agencements jusque là rassurants.  Et alors, non sans violence, la beauté surgit comme dans les tableaux de Malevitch et Kupka, où un regard singulier, se détachant de ces formes banales, quotidiennes, que sont carrés, rectangles, lignes, en fait création de l’Ailleurs.  Bien sûr plus prosaïquement, mais dans un mouvement analogue, il n’est que l’écart, le pas de côté, l’ouverture, pour susciter dans nos choix, dans nos inventions et dans nos liens les plus proches, l’effraction de la plus grande Altérité. La même sorte d’écart peut faire surgir- autre forme de brisure de nos clôtures- ce qui paraît le plus  lointain, le plus inconnu, se rapprochant soudain comme quand, dans l’œuvre de Baricco « Novecento pianiste »,  Novecento, qui n’a jamais quitté les planches du bateau sur lequel il est né et vit, évoque avec la plus grande acuité poétique un monde qu’il ne  connaît pas, qui lui est resté invisible : « Chaque jour, il ajoutait un petit quelque chose à cette carte immense qui se dessinait peu à peu dans sa tête, une immense carte, la carte du monde, du monde tout entier, d'un bout jusqu'à l'autre. [...] Et ensuite il voyageait dessus, comme un dieu, pendant que ses doigts se promenaient sur les touches en caressant les courbes d'un ragtime » : écart altérant le plus proche ou rapprochant le plus lointain : bouleversante existence de l’Autre en l’Ailleurs.
nc