dimanche 25 novembre 2018

Dialogue en chat bécarre majeur


Il pleut. J’entends les gouttes d’eau crépiter sur le toit alors que la sécheresse gagne la planète et trop de cœurs. L’eau ne suffit plus, n’a pas suffi à éteindre l’incendie de notre ancien appartement conçu et occupé pour y bien vieillir en 2004, détruit en 2018. Il est vrai que l’excès d’eau aurait peut-être été pire que les cendres. La lampe projette sur mon nouveau bureau, pas encore familier, un rond de tendresse. Mon regard s’attarde sur les objets, carnets, stylos, téléphone puis s’élève jusqu’à toi.

Te souviens-tu de notre première rencontre ? Tu avais été sculpté dans un bois brun ocré un peu poudré, ton minois était blanchi et tes moustaches me paraissaient facétieuses ; elles me semblaient frémir dans une complicité avec ma gaieté de ce jour-là. Tes yeux étaient clairs avec une pupille d’un vert à peine suggéré. Quand nos regards se sont croisés, j’ai su que tu ne voulais pas que je parte, ou alors que je t’emmène, ce que j’ai fait. Je t’ai placé dans mon bureau, sur ma bibliothèque de ce temps d’avant, en haut, et ai installé près de toi une boule lumineuse, sphère lunaire en sa plénitude.Tandis que je pensais, tandis que j’imaginais, écrivais, tu rêvais aux étoiles et je me disais que tu veillais sur moi. Je te regardais dans mes moments de réflexion ou de doute quand je cherchais un mot. Dans mes fables, tu étais mon miroir, ma psyché ; ton esprit reflétait le mien.

Puis il y a eu cet incendie qui, ravageant tout l’appartement, en mai, a défait une partie de ma vie et nous a séparés. En juillet, revenant sur les lieux du désastre, j’ai remarqué soudain sur un tas de gravats une forme qui te ressemblait. Je ne t’ai pas reconnu tout d’abord : tu étais couvert de cendres et débris charbonneux. Non loin de toi, une petite trousse en même piteux état que toi, quasi caramélisée, que j’ai failli laisser là. Mal m’en aurait pris : elle contenait le disque dur de sauvegarde de mes écrits que je croyais perdus et l’émerveillement a été ensuite que ce disque fonctionnait encore ! Toi et l’écriture me reveniez ensemble ! Certes, vous puiez le cramé mais ce serait provisoire. Sur le coup, l’odeur de ce soir là m’a aussi rattrapée  en pleines narines, faisant réminiscence. Je t’ai longuement brossé, et laissé sécher. Les taches d’humidité sur ton corps se sont progressivement estompées, certaines ont disparu. Alors je t’ai ciré et tu m’es apparu dans ta métamorphose : tu avais noirci ; de tes moustache  ne restaient que des sillons, comme des ridules ; tu avais gardé un chouia du vert de tes prunelles. Ta pose hiératique restait intacte, témoin de ton invulnérabilité, et t’étant ainsi obscurci, tu m’évoquais une sculpture des arts premiers. Dans une permanence au cœur de l’impermanence, tu veilles toujours sur moi du haut de mes modestes étagères de remplacement. Et, souvent, je t’interroge car tu as été, mieux que moi, témoin du désastre. Ce soir là, mon impuissance faisait que j’assistais à la progression du feu comme à un spectacle qui ne m’aurait concernée que de loin, ou qui ne me concernait déjà plus. Il m’était pourtant en même temps familier, renvoyant à ces scènes de violence qui, durant la guerre, avaient bouleversé mon enfance. Mais, comme dans l’enfance, je me suis placée à l’extérieur ; je voyais les flammes au-dessus de l’immeuble, trouvais même une sorte de beauté à cette incandescence courant du rouge orangé au pourpre contre le ciel noir, j’entendais les explosions des voitures dont les moteurs avaient pris feu ; mais en moi, je m’absentais et je suis restée, quelques mois, absente, tendue, relancée d’un bond dans la survie, ne me laissant que ponctuellement submerger par le chagrin. Et il me fallait revenir à des images sur le web pour me convaincre que je n’avais pas rêvé et sortir de l’espèce d’anesthésie derrière laquelle je me protégeais.

Mais toi, tu savais et maintenant je t’interrogeais : avais-tu vu les langues du dragon dévorer ma robe préférée ?  Et ma doudoune  si moelleuse, dont le manque m’a laissée désemparée et quasi nue  quand, à l’entrée de l’hiver, j’en ai ressenti si violemment l’absence? Avais-tu assisté à la disparition de tous mes livres comme en un autodafé ? Quand j’y pense, c’est l’image de  « la bibliothèque engloutie » ce mémorial créé à Berlin sur la Bebelplatz en souvenir des œuvres brulées dans l’autodafé qui s’impose à ma mémoire, rappel d’un temps où, déjà, la sécheresse avait envahi la planète et trop de cœurs ; où l’eau ne suffisait plus.Vêtements, livres, photos, tissus et tant d’autres objets aimés de mon histoire avaient maintenant pris place dans un espace englouti que je tente de rappeler en moi, à l’image de la bibliothèque berlinoise, un espace souterrain discret, à peine éclairé, à peine visible, comme sur la Bebelplatz. Il n’y a, pour attirer l’attention sur ce lieu, à Berlin, qu’une plaque de verre posée à même le sol ; au-dessous, des marches débouchent sur un espace vide faiblement éclairé. C’est à l’image de cette création mémorielle que j’essaie de me refaire une quotidienneté, un espace intime, création mémorielle, devenant élément fondateur laissant supposer quelques oasis dans le désert ; d’aucuns, déjà, ont fait surface.

Maintenant, ce soir, il pleut. L’eau suffira-t-elle à empêcher la sécheresse de gagner la planète et trop de cœurs ? Sous ta garde, avec ton témoignage, pour tempérer le désert, y introduire des intermittences, je tente de m’entourer à nouveau d’objets choisis, de les aimer et tu m’aides au- delà de survivre à quelque peu revivre. Au fil de ces lignes je te regarde encore, chat-totem. La lumière se projette de telle sorte que ton ombre  avec laquelle tu tends à te confondre, semble te tourner le dos. Étrange image étonnamment présente, d’un double chat, à la fois mort et vivant, dirait Schrödinger en sa sagacité quantique. Ton regard en devient multidirectionnel, dirigé à la fois vers l’arrière, le passé qui me fonde et l’avant que je tente, parfois en ahanant, de tracer et retracer dans ce présent que tu re-présentes en un fabuleux trait d’union ; t’avoir retrouvé reste encore pour moi de l’ordre de l’improbable, de l’inespéré.

En musique, alors que le dièse ou le bémol produisent une altération de la note, le bécarre, défaisant l’altération,, restitue à la note sa tenue. Toi, chat bécarre, tu es là, je me le dis souvent, pour dés-altérer un moment de ma partition existentielle ; tu appartiens à mes sources vives.

NC



6 commentaires:

Hue Lanlan a dit…

Le chat, l'animal des écrivains, ( et Cocteau et Colette) est revenu à sa place sur ce mur blanc comme une page blanche. Point d'orgue dans le temps, dialogue en chat, dites vous où ce que vous décrivez laisse sans voix devant ce que vous avez vécu. Pour vous qui avez quelque amitié pour la pensée chinoise, pardonnez moi ce petit cadeau si dérisoire, cette idée chinoise peut-être incongrue en la circonstance : la beauté du blanc, du souffle et du vide, qui met sur le chemin de l'essentiel d'une existence, disent les peintres chinois Song. Méditation d'une vie, disent-ils, que pourrait entendre votre chat à l'allure égyptienne, assis au-dessus des livres et de leurs ombres sur mur blanc.
Je vous souhaite le meilleur emménagement possible chère Noëlle, ainsi qu'à Chat.

Noëlle Combet a dit…

Merci Huê pour votre pensée, l'évocation du blanc tel qu'en Chine et qui, ces lignes ayant pu s'écrire a déjà quelque peu fait naître en lui ce potentiel qu'il promet. L'épreuve se dépasse, en effet, et l'aménagement est en voie de son achèvement. Cette épreuve m'apparaît désormais comme une expérience, de ce Réel qui oblige à faire avec lui, avec les coupures qu'il produit, et les réaménagements corolaires. Plus largement, la traversée me remet de façon plus vive, à l'écoute des bien plus grandes souffrances planétaires. Merci à vous d'avoir été là au-delà des commentaires et de m'avoir accompagnée de votre amitié qui fait lien.
Très belle journée, Huê et un ronron de chat pour moduler "l'essentiel de l'existence".

r.t a dit…

Merci pour ce très beau texte, où la pleine parole dit tout ce mystère que l'on devine dans le regard ou la silhouette de l'autre que l'on croise, ou dans l'immobilité silencieuse d'un chat, et qui devient fable, récit dans quoi l'autre vient trouver son souffle animé de vie, et le chat sa légende. Et tandis que je lisais, palpitant ou ronronnant doucement au fil du texte, il était caché puis dévoilé sans un geste, sur la droite de la page où il avait déjà place depuis longtemps, le chat dessiné par Sempé.

Noëlle Combet a dit…

C'est vrai René...Le chat de Sempé, là depuis si longtemps que je ne le voyais plus et que la similitude m'échappait; réaliser la symétrie des deux chats m'a fait rire tout à coup. Parmi les animaux humanisés, le chat et la chèvre sont mes préférés. Je me rappelle un chevreau dans mon enfance et son regard, ainsi que celui d'une chatonne siamoise avec laquelle j'ai eu un lien privilégié. Ce chat bécarre aussi, je "vois" ses yeux : réalité autre au-delà de la fiction, fable, récit en effet!

Hue Lanlan a dit…

le bécarre qui défait l'altération, quelle belle image

Noëlle Combet a dit…

Le bécarre,un bol d'eau pour la soif! Il faut d'ailleurs bien ouvrir la bouche sur la prononciation de la deuxième syllabe! :-)