jeudi 20 juin 2019

Livres et visages, images et vie à coeur battant


On lit des livres à cœur battant pour s’émerveiller de la trouvaille d’un mot, d’une pensée. Et le cœur bat à l’unisson d’un autre. Ainsi quelques expériences de rencontres me viennent ici spontanément à l’esprit : cœur battant d’Isabelle Pouchin avec Basilius Besler (« L’amour profane de Basilius Besler ») celui de Christine Jordis avec le sage coréen Chusa (« Paysage d’hiver ») ; de Catherine Millot avec Lacan (« La vie avec Lacan ») ; d’Hélène Cixous avec Derrida (« Voiles ») et aussi avec Adel Abdessemed « Sans Arche d’Adel Abdessemed »), de Marie Cosnay avec Ovide (Nouvelle traduction des « Métamorphoses »). Tant d’autres encore !
On lit aussi des images, l’art, des visages, des plantes, la vie. La vie est cette bibliothèque où sont écrits nos liens et nos cœurs à l’unisson.
Choisit-on ce qu’on lira, élira ou ce qu’on lit nous choisit-il ?
Un  choix contient la possibilité de s’y perdre et si on consent à la perte, c’est dans le projet, conscient ou non, de se retrouver et mieux s’incarner.

Pourtant, on peut s’égarer à tout jamais. Si on s’enferme dans les livres ou les images, on peut oublier de lire la vie, s’attachant plutôt à des représentations photographiques, picturales, littéraires. On peut alors se détourner du plus quotidien, s’assujettir partiellement et parfois mortellement à des formes des couleurs des mots qui subliment des matériaux empruntés à la vie  au risque, se détournant en même temps d’elle, de l’oublier et, de cet oubli, mourir, comme Nerval ou Van Gogh. Pièges de la sublimation ! Pessoa, dans « Livres de l’inquiétude » décrit bien cette disparition de la vie vécue dans la vie rêvée ou mise en mots. C’est que, dans l’acte créateur, comme dans la façon que nous pouvons avoir, de l’approcher, l’image de la mort voisine avec l’image de la beauté quand celle-ci se révèle à nous dans la plus grande intensité. Peut-être que la beauté la plus bouleversante se déploie dans une proximité avec la mort, comme nous le rappellent dans de nombreux tableaux, les « vanités ». J’apprécie particulièrement celle qui apparaît dans le tableau de Georges de Latour « Madeleine aux deux flammes ». La belle jeune femme au miroir tient sur les genoux un crâne. Les deux flammes dans le miroir représentent à mes yeux, côte à côte, les images jumelles de la beauté et la mort.
 Dans notre réalité plus prosaïque le risque est grand aussi, avec les réseaux sociaux, de réduire la vie à un imaginaire à la Emma Bovary, si nous avons recours aux publications et aux autres pour nous illusionner sur nous-mêmes ou sur la réalité. C’est que les réseaux sociaux, eux aussi, quand ils ne dérivent pas vers le pire, la haine, la rancœur ou la médiocrité, nous proposent de la beauté, de l’intensité et la capture qui peut les accompagner.
De façon symétrique, on peut s’égarer dans la vie quand l’agir devient compulsif, passion du faire à l’œuvre dans les exploits sportifs ou de l’extrême, dans les stratégies d’emprise et de pouvoir, dans les guerres et les dictatures. L’ivresse de la performance ou simplement de l’agir peut voisiner avec une fascination de la mort, tout autant que l’ivresse de la beauté. Confondue, dans la performance, avec un accomplissement, cette ivresse va souvent avec un déni du lire, dé-lire où plus rien n’est jamais lu, pas même la vie que l’on imagine, dans l’agir, goûter jusqu’à une folle euphorie.

J’aime lire comme j’aime vivre et une tension entre ces deux voies  me mène, cahin- caha, à des va et vient, à des sentes traversières.
 Mon cœur bat à l’unisson d’auteurs parfois si éloignés dans le passé qu’ils peuvent apparaître comme des fantômes. Fantômes si proches que je les entends. L’énigmatique exclamation de Socrate au moment de sa condamnation, résonne souvent à mes oreilles, en particulier quand, résistant à une contrariété, je pense que « peu m’en chaut » ; j’entends alors Socrate s’écrier en moi : « Un coq à Esculape ! ». Je sais bien que Socrate n’y a pas mis précisément cet accent, quand,  venant juste  d’être condamné à boire la ciguë il a affirmé : « Nous devons un coq à Esculape ». On peut quand même y entendre un défi et l’idée que la société athénienne avait besoin d’être soignée. J’ai transformé en moi la phrase en pure exclamation  exprimant la colère de façon plus élégante qu’une insulte ou un geste hostile ; elle traduit une sorte de « va te faire voir » en quelque sorte ; l’idée de soin n’est pas, là non plus éloignée : se faire voir par Esculape, pourquoi pas ?
Comme Socrate, certains auteurs me sont devenus si proches que j’ai fait mienne l’étoffe de leur pensée, l’interprétant pour me l’approprier, la cousant à la mienne.  C’est ainsi que quand  je vois se produire en moi ou en un autre une forme de symptôme, Spinoza prononce : « Nul ne sait ce que peut un corps ». Et Averroès, parmi les derniers venus, me rappelle, chaque fois que je pense, que c’est de l’extérieur de moi, de l’intellect séparé, que je tiens une bribe de mon intellect personnel. C’est en rongeant l’os de mes lectures jusqu’à « la substantifique moelle » que je m’inscris dans la sorte d’intellect propre à chacun dans l’ « espèce humaine », en arrachant à l’intellect séparé une parcelle qui me devient alors indispensable.

Quand mon cœur bat à lire et à vivre, c’est toujours à la condition de rencontrer une zone d’incomplétude, c’est à dire ce qui résonne, dans mes convictions, avec le féminin en tant que principe, qu’il s’incarne en un homme ou une femme, l’appartenance biologique n’étant, sur ce point, d’aucune garantie. Il y a parmi mes auteur(e)s, toutes ces femmes que la certitude de l’incomplétude rend si puissamment voluptueuses dans leur verbe, poétesses du Moyen-âge, comme Christine de Pisan, femmes éprises de nature et de sensualité comme Colette ou Isabelle Pouchin  ou Maria Borrély encore trop méconnue dont j’ai aimé « Le dernier feu », et, tout récemment rencontrée dans « Tout le bleu du ciel », Mélissa Da Costa.
Ayant, à l’instar de Tirésias, comme lui, approché l’énigme, et donc, arrimés eux aussi à un  principe  d’incomplétude, il y a Socrate, le non savoir et la mort, Tchouang Tseu dans les figures du  doute et du vide, Averroès en (in)connaissance, Musil découvreur de la mystique diurne, Gödel mettant l’incomplétude en théorème, Freud poursuivant l’insu, Lacan approchant le Réel, autrement dit non pas la réalité mais l’impossible, Derrida et la dissémination. Ils sont bien plus nombreux encore : je ne peux tous les nommer ici.
Toutes et tous sont pour moi mes « auteur(e)s » ; ils, elles ont façonné ma vie profonde comme la plus quotidienne ; ils sont aussi présents en moi que ces « amis » créateurs que les réseaux sociaux me donnent à côtoyer  et dont je lis les écritures d’images, de textes, témoignages, confidences. Les uns, pourtant morts, sont aussi vivants que les autres, ceux avec qui j’échange, ne les ayant, pourtant,  jamais vus ailleurs que dans l’intuition que je peux avoir de leur vie, pour moi lointaine. Je voyage donc avec une tribu de fantômes dont je partage des images, des mots écrits et des sentiments intenses. Dans une émission sur France Culture, Christine Jordis, évoquant son lien avec Chusa parlait de « voyage avec un fantôme »

Bien sûr, je voyage aussi avec des vivants, en leur indubitable incarnation ; ils sont là, tout proches et c’est alors plus les gestes, les expressions, la quotidienneté et la réalité qu’il s’agit de déchiffrer.
La pensée s’y colore autrement, d’un imaginaire moins rêveur, plus contemplatif et alors, le quotidien aussi se donne à lire et partager dans ses multiples irruptions : événements sociaux plus ou moins heureux, tristes ou violents, débats politiques animés que l’on commente ; s’y  mêlent les rencontres au fil des jours, la gourmandise du moineau becquetant mon croissant, le visage de l’enfant inconnu, croisé en cet instant et me souriant avec tant de tendresse ! Je lis l’aridité de la terre malmenée ou la beauté des cultures réalisées dans le respect et le plaisir, la diversité des océans ou des rivières en leur tumulte nous rappelant notre finitude ; ou nous invitant à la contemplation en leur apaisement. Les objets qui nous entourent me sont aussi lecture, interprétation, comme nos gestes ou nos actes de chaque instant.

 De plus en plus, je m’attarde à lire le silence Il est là comme un tissu, soie, velours ou voile selon mon climat intérieur. Je peux le toucher, y sentir les ondulations de l’air, les vibrations inouïes des objets qui s’inscrivent en lui avec plus ou moins de transparence selon les jours. Le soleil ou la pluie peuvent le percer de lumière ou de fluidité. L’aile d’un oiseau l’effleure. La luminosité l’habille de nuances multiples en un poudroiement iridescent, poussières et cendres mêlées. Il évoque pour moi ce fond indifférencié des choses familier à la pensée taoïste, voisine du vide potentiel de la mathématique. Je m’y repose, en vacance de pensée, en gourmandise de perception. J’essaie ici d’en écrire un peu alors que je sens les mots y résister de même qu’il me fait résister aux mots Subtile, indicible, il est pourtant à portée d’oreille et de déchiffrement : ce qu’écrit de l’objet sa courbe que j’épouse de mes doigts, ce que murmure le nœud d’un arbre ou le tracé virtuose d’un trajet d’abeille. Il m’est une réserve bienvenue de lenteur et de solitude.

Alors oui, lire multiplement, les livres, les autres, la vie, et, pour moi désormais, au soir de mon existence, avoir à la bouche, l’interprétant, l’eau du silence, en mots dormants ou suspendus.
nc












vendredi 7 juin 2019

La mer aile d'hirondelle








La mer aile d’hirondelle, de bleu d’ardoise et nacre ;
l’enfance se balance à la frange de son jupon d’écume ;
lobe d’une oreille, un rocher frissonne quand le vent murmure l’énigme des aubes de lait et les eaux ridées se dérident.
Le sable sous les pas se tisse de traces qui vont viennent se croisent s’effacent se détissent ; destinée d’hommes, oiseaux, poissons, se froisse et défroisse ; rien ; le silence évasif, évident en poudroiement infime de l’air.

Et la mer aile d’hirondelle de bleu d’ardoise et nacre.

nc

mardi 21 mai 2019

Sans titre


Neige en fleurs de printemps
abeilles enivrées, s’affairent autour des photinias
l’enfant aux yeux d’ambre lèche le miel sur sa tartine grillée

nc


samedi 4 mai 2019

Deuxième rencontre avec Averroès: "Intellect d'amour". Giorgio Agamben et Jean- Baptiste Brenet










Cette image m’a accompagnée dans l’écriture/lecture comme une prise de lumière.
Elle est l’œuvre de Thami BENKIRANE qui a ajouté une photo à l’album « Nature Maure » 25 avril 17h.08 :
« Nature maure au panier fleuri »
P1170426: Panier fleuri à l'abandon dans un ksar en ruine, environs de Tinejdad, avril 2019.
 On peut accéder sur Facebook aux réalisations de cet artiste dont les créations variées, vivantes et poétiques jouent avec de multiples ressources d’ombres/lumières et des effets de discontinuité/impermanence



 De « l’intellect d’amour »


 En avril 2017, il y a donc deux ans, écrivant le texte «  La lecture, vide et images de l’espace potentiel», j’avais rencontré, en cours d’écriture, le livre de Jean- Baptiste Brenet : « Je fantasme. Averroès et l’espace potentiel » et mon écriture en avait porté la marque.
Un quasi oubli- ou une mise en veille-, s’était étendu ensuite sur la pensée d’Averroès que je reliais alors en quelques points à celle de Musil.
Et voici que cette pensée dont Jean Baptiste Brenet se faisait à nouveau, pour moi, le passeur m’a rejointe un dimanche matin alors que j’écoutais sur France Culture l’émission « Culture d’Islam ». J’en suis restée saisie, d’autant plus que la question du fantasme était là déployée plus amplement et précisément.
L’auteur évoquait un livret écrit avec Giorgio Agamben : « Intellect d’amour ». Ce livret à deux voix était le fruit d’un colloque : « Dante et l’averroïsme » tenu au Collège de France en mai 2015.
M’étant procuré « Intellect d’amour », je m’y suis plongée et replongée à trois reprises, enchantée d’y retrouver la pensée averroïste de la connaissance en tant qu’elle est le fruit du fantasme amoureux qui en est le moteur et s’y consume au terme d’un trajet.

Les deux philosophes s’appuient à la fois sur Averroès et sur un poète italien Guido Cavalcanti, « premier ami » de Dante, selon ce dernier dans la « Vita Nueva ».
Dans le L.II du « Canzionere », Dante adresse à son  ami un poème :

« Oh Guido, je voudrais que toi, Lapo et moi
Nous soyons pris par quelque enchantement
Et mis dans la même barque […]
Et que dame Vana et dame Lagia
Soient mises avec nous par le bon enchanteur
Et là toujours discourir d’amour » (Google  « Dante et les épicuriens de Florence)

Les deux amis appartiennent à une confrérie « Les fidèles d’amour » et s’inspirent des troubadours pour écrire dans un « dolce stil nuovo »
Dans le poème « Donna me prega » (Une femme me prie »), auxquels Giorgio Agamben dans « Intellect d’amour » qui donne son titre à l’essai   et Jean Baptiste Bernet dans « L’image abolie désirée », consacrent leur approche à deux voix, Cavalcanti répond aux huit questions que pose la donna. L’averroïsme qui baigne les « fidèles d’amour » est désormais incontesté, et Cavalcanti se réfère à Averroès en plusieurs occurrences. L’une d’elle retient en particulier l’attention dans « Donna mi prega » : « L’amour vient d’une forme visible qui, devenue intelligible, s’imprime (prend place) dans l’intellect possible en tant que sujet de telles formes »
« nell'intelletto possibile come materia (subietto) di siffatte forL’intellect possible » ou matériel, ou potentiel est une des formes de pensées envisagée par Averroès. C’en est une forme si essentielle que c’est sur lui principalement que porte « Intellect d’amour ». D’autant plus que, comme on vient de le voir et comme le précise Agamben , « l’invention géniale de Cavalcanti, de Dante et des autres poètes d’amour, est de situer sans réserve l’amour dans l’intellect possible, c'est-à-dire de ne pas séparer la sensibilité de l’intelligence mais d’en faire le moteur, par l’intermédiaire du fantasme ainsi que le montre, avec Averroès, Jean Baptiste Brenet . Comme le dit la chanson de Cavalcanti, et pour une fois clairement, le « possible intelleto » est le sujet -ou le quasi sujet (come in subieto)-le « loco » et la « dimoranza » (la « mansio » de la « veduta forma » (la forme vue, c’est moi qui traduis) qui produit l’amour. »
L’essentiel apparaît ici ; l’amour n’est pas séparé de l’intellect mais il s’y conjoint à travers la forme vue, puis imaginée, l’imagination produisant le fantasme.

Mais l’intellect possible tend vers une autre forme : «  l’intellect séparé » ou « intellect agent ».
Dans ce livret à deux voix, Jean- Baptiste Brenet précise, parlant d’Averroès inspiré par Alexandre d’Aphrodise que « toute chose se rapporte à [l’intellect agent], ce premier moteur ainsi que l’amant à l’aimé »
L’intellect agent est distinct de l’intellect potentiel dans l’averroïsme. Il le surplombe et en est la fin. Cet intellect est séparé de l’homme, agent toutefois en ce que l’homme aspire à se joindre à lui et peut y parvenir en l’acquérant, par l’achèvement de son désir.
Agamben note sur ce point qu’ « il n’est pas facile pour un esprit moderne, habitué à localiser dans son propre cerveau le processus de la connaissance, de comprendre une conception de la pensée qui en fait une réalité tout à fait extérieure à l’homme et à laquelle celui-ci participe à travers ses imaginations propres et ses désirs propres ». Pas facile, sans doute, et pourtant indispensable, me semble-t-il. Voilà qui me rappelle ce neurochirurgien affirmant : « il n’y a pas deux cerveaux semblables », ce dont il tenait compte dans sa pratique. Qu’est-ce qui  fait donc la différence sinon une zone sous-estimée par l’évolution scientifique : intellect acquis, esprit, psychisme, autre(s) ?
Pour Averroès, un « intellect acquis » résulte de l’instant éphémère de la jonction entre intellect en puissance et intellect séparé. « Cette idée-là, d’acquisition mentale, précise Jean-Baptiste Brenet, est un concept arabe […] et cet  intellect acquis constitue l’état ultime de notre intelligence ».
Nous voici donc, à partir d’Averroès en présence de quatre notions : le fantasme d’amour produit par la forme vue ; l’intellect matériel ou potentiel  lieu d’inscription du fantasme; l’intellect agent, séparé, vers lequel  tend l’intellect potentiel et l’intellect acquis dès lors qu’il a pu se joindre à l’intellect agent.

La façon dont ces notions s’articulent les unes aux autres fait tout l’intérêt de « L’intellect d’amour ».
C’est l’imagination qui est motrice dans la métamorphose en fantasme amoureux et désirant de l’image vue, fantasme qui anime l’intellect matériel ou potentiel. Aucun  fantasme n’intervenant, celui-ci n’est que ténèbres mais ayant la perception de son obscurité, il a aussi celle de la lumière vers laquelle il tend, l’obscurité étant selon Cavalcanti et Averroès comme la couleur de la puissance. L’inspirateur de ce point de vue est, selon Giorgio Agamben,  Alfarabi qui écrit dans le « De intellectu et intellecto » : « La nature des ténèbres, c’est l’illumination en puissance ou la privation de l’illumination en acte ; en revanche, la nature de l’illumination, c’est une irradiation du fait de la présence de la lumière ».
Donc l’imagination joue ici le rôle essentiel, un rôle moteur d’animation de l’intellect en puissance. Averroès souligne dans son commentaire du « De anima » d’Aristote la quasi analogie de l’imagination et du désir aussi bien que de l’intellect et du désir, de sorte qu’il peut écrire aussi bien « ymaginatio aut desiderium » que « intellectus aut ymaginatio » et affirmer « alors l’intellect désirera » (« tunc desiderabit intellectus »).

Voici donc l’intellect en puissance, animé par le fantasme en train de tendre via cet « intellect d’amour » ainsi formulé par Dante, vers l’intellect agent, intellect séparé avec lequel son désir appelle la jonction.
C’est Jean-Baptiste Brenet qui a consacré de nombreuses études à cette question et montré le rôle décisif du désir et de la volonté dans l’acquisition de l’intellection par les individus car selon Averroès, si le désir s’accompagne de la « cogitatio », il devient volonté.
« L’intellect acquis » (intellectus adeptus) provient des traductions latines d’Alfarabi et, dit Agamben « désigne le stade ultime de l’intellection humaine dans lequel l’intellect séparé, intellect agent illumine l’intellect potentiel […] –pour le temps précaire que dure l’acte d’intelligence- et « nous avons « acquis » et « fait nôtre » « l’intellection ». Averroès considère que « le rapport de l’intellect agent à l’intellect matériel est comme le rapport de la lumière au diaphane et le rapport des formes matérielles à cet intellect est comme celui de la couleur au diaphane. » Donc on peut penser : forme vue /couleur> intellect en puissance (fantasme amoureux/imagination/ cogitation/ diaphane)>jonction avec l’intellect agent/ illumination éphémère>intellect acquis
Voilà donc articulées très modestement et de façon sans doute incomplète étant donnée la consistance du corpus embrassé les quatre notions d’Averroès, ci dessus énoncées.

Mais l’illumination née de la jonction avec l’intellect agent consume l’image et Jean Baptiste Brenet consacre à cette consomption une partie de son texte, deuxième volet du dyptique, intitulé « L’image abolie désirée ». « Pour dire ce dépassement, écrit-il, Averroès use d’un terme fort l’abolition ». Mais la question est de savoir ce qu’il en est du corps devenu « tombeau », « corps du fantasme brûlé » ? Cette question, la psychanalyse la pose aussi ; quid en effet de la pulsion une fois le fantasme reconnu et dépassé ? Mais la théorie psychanalytique propose du fantasme une version beaucoup plus réductrice : souvent dévalorisé, au même titre que l’imagination, le rôle moteur que lui reconnaît l’averroïsme y est beaucoup moins mis en relief.
A ce qui résulte de l’abolition, Averroès répond en justifiant l’espèce humaine : il faut que l’universel en résulte. Averroès considère d’ailleurs d’emblée qu’avec « l’intellectuel séparé » c’est un principe intellectuel universel et extérieur qui pense en moi quand je pense : « ça pense en moi »
Quelle sera donc l’issue de la corruption du fantasme inhérente à la jonction ? Alain de Libera qui a préfacé le livret, conclut sur cette question de façon plaisante : « Le phénix connaît la réponse. J’ai oublié la mienne ». Cette image du phénix n’est pas éloignée de la conclusion de Jean Baptiste Brenet qui  propose la belle image d’une « reprise » : « Dans le corps blanchi du penseur […], le fantasme s’est aboli, l’indétermination s’avance, les images reviennent. Le désir  reprend »  Alain de Libera écrit à ce propos : « l’iconoclasme - l’image, puis rien – pour que la ronde (re)commence » En effet, c’est ce que  suggère  l’ordre des mots dans le titre « L’image abolie désirée ».
Agamben, quant à lui, décèle deux issues différentes pour Cavalcanti et Dante. C’est  la mélancolie qui s’est emparée de Cavalcanti :

« Je vais comme un être sans vie
qui paraît à qui le regarde
un homme fait de bronze ou de pierre ou de bois
marchant seulement par artifice
et portant dans le cœur une blessure
signe patent qu’il est mort » (« Rime »)

Quant à Dante, il a, dit Agamben, trouvé sa réponse dans l’idée d’Averroès concernant l’ « espèce humaine » en tant que réceptacle des formes de l’intelligible issues de l’imagination. Dans « Monarchie I » Dante écrit : « Puisque la puissance de la pensée ne peut être intégralement et simultanément actualisée par un seul homme ou une seule communauté particulière […], il est nécessaire qu’il y ait dans le genre humain une multitude à travers laquelle la puissance tout entière soit en acte » ; c’est une pensée politique qui s’exprime là

 Et tout au long de cette écriture sur « L’intellect d’amour », comme à son terme, une idée me revient, de façon récurrente. Elle m’a été adressée par une amie dans un commentaire : c’est le constat d’un moine taoïste du VIIIème siècle au soir de sa vie : " il y a trente ans, les montagnes et les rivières étaient des rivières, puis avec la méditation, j'en vins au point où les montagnes ne sont plus des montagnes et les rivières plus des rivières, aujourd'hui vieux moine, alors que je réside dans la quiétude, les montagnes sont à nouveau des montagnes et les rivières à nouveau des rivières." Un achèvement d’une forme de méditation, l’avait mené là, dans un retour  immédiat à des formes d’où sa pensée avait pris naissance pour ensuite s’en détourner. Mais il y revient ou elles lui reviennent dans une sorte de « matérialité » et je me suis rappelé qu’Averroès est parfois considéré comme matérialiste si toutefois ce mot a un sens à son époque. Mais il en a certainement un dans la profession de médecin qu’il exerçait.
La pensée du moine m’intéresse comme trajet de la forme à la forme par « l’intellect acquis »,
ce pourrait être un fruit de la « jonction »  et de « l’abolition »: un regard autre sur une matérialité dont il devient de plus en plus incontestable qu’elle est aussi pourvue d’un intellect : intelligence de la matière minérale, végétale animale différente, mais non sans lien avec l’intelligence humaine. Alors, dans un nouveau regard, la réalité, - au terme de la traversée et de l’abolition d’une vision en laquelle « les montagnes ne sont plus des montagnes et les rivières plus des rivières »- «  l’intellect acquis », pourrait déboucher sur les retrouvailles de formes anciennes, revenant dans la réalité qui s’en  trouverait augmentée.  « L’intellect acquis » se fait alors intellect regardeur, contemplateur, dans une  autre « jonction » réalisée à ce stade avec « les choses telles qu’elles sont ». Mais, grâce à un trajet, elles ont pris la lumière. Un tel trajet mène alors de la « forme vue », puis fantasmée aux formes de l’univers regardées, au terme d’une abolition, sous un jour nouveau, aussi bien dans un retour à leur réalité première pleinement réalisée que dans le kaléidoscope fluctuant de nos pensées rêveuses qui les rejoignent alors que nous continuons à cheminer. C’est une voie que dessinent Averroès, avec Afarabi,    faisant du fantasme un moteur de la création, en ce qu’il est creuset où fusionnent intellect et désir, ce que Jean Baptiste Brenet et Agamben ont su précisément éclairer de leurs deux voix (leurs deux voies) dans « Intellect d’amour ».
NC