vendredi 1 février 2019

Tout oreilles


Les oreilles sont organes émouvants et raffinés, tout en lobes et volutes pavillonnaires en leur zone intime. À l'extérieur, parfois proches d'un coquillage de nacre rose, dans lequel on croit entendre murmurer la mer, elles  rappellent notre lien aux animaux ou aux végétaux  oreilles pointues façon chat, longues façon gazelle, déployées façon chou, rondes façon oseille dont seule une lettre les distingue. Et n’appelle-t-on pas « oreilles de lapin » ou « oreilles de renard »  la plante dont  nom savant aristolochia chilensis sonne de façon aussi mystérieuse et alambiquée que ce qu’en évoque sa forme ? (cf.ci-dessous)

Les oreilles m'inspirent et j'aime, par jeu, prendre entre mes doigts, le lobe d’une oreille intime, le taquiner, voire le mordiller, donner à entendre le bruit mouillé de mes lèvres. Mais surtout, j'aime écouter avec les miennes, déployées au maximum, façon éléphant en quelque sorte, pour y laisser jouer leur partition les sons qui me pénètrent, bruts, venus de la réalité la plus immédiate ou transformés par les représentations dont ils sont porteurs, sollicitant l'esprit de façon hostile ou le chatouillant d'une caresse, exquise infiniment.  Des rumeurs d'émeutes et/ou de répression, des échos de guerre, des cris et des plaintes, des détonations, me transissent d'effroi ; les voix colériques me font hérisson ; dans les mots d'amour, je suis fleur éclose en printemps retrouvé même au cœur de l'hiver. Et le chant des oiseaux dans la nature, comme en musique ou en  poésie, ouvrent l'infini. En musique, ce chant des oiseaux, j’aime l’entendre à travers celui du coucou tel que l’évoque Wu Man au son de son pipa dans « the coo coo bird » (music for the motherless child : Album de Martin Simpson)

Lisant, j'écoute ces mots autres que les miens dont la portée s’inscrit dans le vide médian du papier blanc. Souvent, je lis à voix haute, pour que le son des mots, le plus souvent modulés de l'intérieur en lecture silencieuse, puissent se proposer aussi de l'extérieur, comme une mélodie aimée.

Il m'arrive de lire un tableau en l’écoutant s’il me parle comme celui de Kupka “Les touches de piano. Le lac” où un écho de voix venues de silhouettes indécises sur la barque ou les berges se mêle à l’imaginaire de la musique au piano, composant avec elle une énigmatique symphonie ; de même, la voix de la Callas, entre autres, dans un enregistrement ancien sur platine, surtout  dans des airs de La Traviata, fait résonner en moi des voix d’autrefois ; et s’y mêle la poésie de Verlaine évoquant “les voix chères qui se sont tues” ou ces vers si mélodieux d’Apollinaire dans le poème « Marie », l’un de mes préférés :  « Et la musique est si lointaine qu'elle semble venir des cieux »

 Prêtons un peu l’oreille :

 […] « Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu’elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux

Les brebis s’en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d’argent
Des soldats passent et que n’ai-je
Un cœur à moi ce cœur changeant
Changeant et puis encor que sais-je

Sais-je où s’en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s’en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l’automne
Que jonchent aussi nos aveux » […]

Dans ce poème qui dépeint le passage, une sorte de glissando s’incline et décline en pente douce vers la dissémination et la désagrégation. Une voix, pourtant introduit dans la muette procession, comme en sursaut, une sorte de dissonance, celle de la question qui interroge le mystère de la volupté (cheveux, mains, aimer), mêlé à celui de la mort dans le mouvement vers la terre vers le bas (jonchent) quand s’est tue la musique des cieux ; mais cette dissonance créant une bitonalité, reste pourtant proche de la consonance (sais-je/neige) où s’ensevelit l’âpreté de la question.

On peut, dans ces vers, écouter, dans les mots et au-delà, ce silence que j’aime de plus en plus entendre : seul, le silence, comme la musique, comme le son feutré des pas dans la neige, a le pouvoir de représenter l’évanescent, l’impalpable. On peut s’y tenir en équilibre toujours instable entre l’inexprimable et la pensée articulée, « solidarité à la fois impossible et nécessaire de l’être et du non être », ainsi que le dit, quelque part Jankélévitch, avec des mots qui se sont inscrits en moi. Dans le silence le plus intense et le plus blanc, j’écoute les froissements, les glissements du temps qui passe et lentement s’écoule. Alors, un paysage apparaît, disparaissant, un autre se dessine ; une pensée surgit, essaime et se dissout, dont naît une nouvelle ; un sentiment s’éteint, une autre forme en renaît ; multiple kaléidoscope, comme celui, silencieusement complexe, qui a fasciné mon enfance.

Et moi aussi, je passe, m’efface, me régénère en autre forme bientôt caduque ; jusqu’à ce jour où ma vie tout entière sera frappée de caducité. Oui, dans le silence le plus profond, je peux entendre passer le temps du mourir en vie.




nc

16 commentaires:

r.t a dit…

Ton évocation d'Apollinaire fait resurgir son abyssale mélancolie, et éveille la tienne, plus légère, je suppose, encore que... dite dans une sorte de vers interminable et si mélodieux lui aussi...
La poésie est dangereuse, comme le pré est vénéneux, Apollinaire aimait tous les dangers, semble-t-il, et ne manquait pas de s'étonner de vivre : les jours s'en vont je demeure. Ou encore, et le pont Mirabeau et Marie sont d'une même eau qui passe pareillement, comme passent les jours et passent les semaines... Quand donc finira la semaine. Il est émouvant de l'entendre dire ces deux poèmes qu'il a associés dans ce fameux enregistrement encore audible : https://www.ina.fr/audio/P12027213
Tu m'évoques aussi Jacques Prévert, que j'aime tellement et dont le sourire est toujours capable de traverser les nuages même les plus sombres, puisque tu te régénères "en autre forme bientôt caduque", tu es comme les arbres et, comme tu le sais, "en argot les hommes appellent les oreilles des feuilles, c'est dire comme ils sentent que les arbres connaissent la musique"...

Noëlle Combet a dit…

Merci, René, pour cette lecture, d'Apollinaire tout d'abord, lecture qui fait tout à fait écho à ce que j'en sais et en ressens : "Mon beau navire oh ma mémoire". Je l'ai beaucoup lu...plus que Prévert que j'apprécie d'autre façon.
Lecture aussi de ce que j'écris et m'occupe actuellement, du côté du silence et du déclin; dans "Marie", c'est cette inclinaison vers le bas, la terre qui s'en est venue répondre à ce que je peux en vivre, protéiforme et végétale ainsi que tu le suggères. Comme nous tous en quelque sorte, avec nos paradoxes, nos transitions et nos approches plus ou moins sereines de la mort. Ce serait l'effroi de cette échéance qui nous ferait passer à côté des silences et métamorphoses, dans cette tension permanente, hyperactive qui caractérise l'époque. Un envers de la mélancolie qui la souligne plus qu'il ne la masque...

r.t a dit…

Oui, tout à fait, il faut ralentir, si l'on veut entendre passer le temps du mourir en vie, sentir le rythme des arbres en soi, peut-être, pourquoi pas...
Les arbres sont très forts pour le mourir en vie, Francis Hallé en parle très très bien, en particulier dans La vie des plantes. Mais aussi dans tous ses livres ou ailleurs, vidéos, films (heureusement qu'on commence à parler de lui, il était temps !) Sur un arbre, il y a des parties mortes et des parties vivantes, l'arbre porte sa mort avec lui. L'humanité aussi.
"Cette tension permanente, hyperactive qui caractérise l'époque", ne pourrions-nous pas la laisser circuler plus largement dans la biosphère, en ouvrant par exemple un peu plus nos vannes vers tout ce à quoi nous appartenons... et c'est tellement plus agréable, et on a tant à apprendre... rien de ce qui est la nature ne m'est étranger.

Noëlle Combet a dit…

La nature est loin de m'être étrangère, comme à toi; les arbres en particulier et j'espère que leur mise en avant actuelle n'est pas nouvel élément ajouté à notre "happycratie" pour nous mieux contrôler encore!
Ici, près de la fenêtre qui éclaire notre table de repas, il y a une sorte de peuplier. Il est particulier; je n'ai pas encore réussi à bien déterminer son essence. J'ai vu tomber ses feuilles assez tardivement. Je le regarde tous les jours et quand il est feuillu, je peux l'écouter : il ruisselle au vent, comme une source et ses feuilles se moirent dans le soleil. Les oiseaux le visitent. J'ai même vu un freux le frôler, le saluant de son cri rauque. Chance d'avoir toujours eu au moins un arbre tout près de moi.

Noëlle Combet a dit…

Je viens de trouver : c'est un peuplier tremble d'où son frisson d'eau quand il est en feuilles!

r.t a dit…

Je l'ai reconnu, le tremble, le miroitant, le ruisselant... Ce n'est peut-être pas un freux qui l'a frôlé, je ne trouve pas leurs cris "rauques" mais je trouve que le terme convient bien au choucas qui, lui, est assez brusques et bien du genre à râler en frôlant un tremble qui ne lui a rien fait.
Il me faut corriger aussi mon erreur sur le titre du livre de Francis Hallé, qui m'est pourtant très familier, il s'agit de "Éloge de la plante" et non La vie des plantes. C'est un lapsus que j'ai fait et je sais bien pourquoi : lorsque j'ai lu ce dernier livre, celui d'Emanuele Coccia, j'ai gardé une colère contre lui car il ne fait pratiquement pas référence à Francis Hallé, pire, il cite son nom, à deux reprises, avec une erreur, l'appelant François au lieu de Francis !

Noëlle Combet a dit…

Bon! C'était pour moi bizarre mais je n'ai pas creusé plus. Je ne reconnaissais pas "La vie des plantes" dans ton premier propos. Par contre, je vais aller voir du côté de "Éloge de la plante". Je ne sais plus si je l'ai déjà lu ou pas : ça se mélange avec Coccia. Tu dois avoir raison; ce devait être un choucas mais d'ordinaire, ils sont en bandes et celui-ci était solitaire...peut-être égaré...

Noëlle Combet a dit…

Tout compte fait, je maintiens le freux ou un simple corbeau : le choucas a un timbre aigu. Là, le cri était plus voilé...

r.t a dit…

Te voilà bien "tout oreilles" !

Thami Benkirane a dit…

J'ai senti en te lisant comme une caresse de mes cellules ciliées! Et étrangement toutes ces voix évoquées n'ont pas manqué de me rappeler un texte d'yves Bonnefoy que j'avais mis en préambule à ma thèse d'État consacrée aux mélodies intonatives de ma langue maternelle. Je te le donne en partage:

SUR LES AILES DE LA MUSIQUE


Il aurait dit sans doute que la radio était allumée depuis longtemps mais il n'y prêtait guère attention dans les allées et venues, les appels, les conversations d'un étage à l'autre qui préparaient le départ. Mais soudain ! Quelle musique tout autre! Deux voix de femmes qui se répondent avec une majesté et une simplicité qu'il n'eût jamais supposées possibles. Un dialogue, mais qui serait tout autant un jeu d'échos, de reflets tant la seconde voix paraît retracer, du point où elle l'écoute, la forme de la première, bien que non sans une ombre d'hésitation quelquefois, qui ressemble à de la tristesse. - En viendra-t-il à penser, lui qui écoute aussi, maintenant, et avec déjà quelle fièvre ! que c'est comme une montagne qui se réfléchirait dans un lac, dont l'eau ne se riderait qu'avec beaucoup de douceur, troublant à peine l'image ? Ou comme une couleur - un rouge presque grenat, hanté de bleu - qui a trouvé dans une autre, étendue auprès, la consonance qui ne défait pas pour autant sa solitude, son repli sur soi, son silence? Mais ce serait alors se fermer à l'impression qui le gagne aussi, d'un changement que la plus jeune des voix introduit quand même dans la figure de l'autre; et qui fait que ce signe est modifié peu à peu, jusqu'au moment où peut-être, sans qu'on l'ait su à temps, il sera devenu tout à fait autre. Non, ce n'est pas une eau qui dort, ce répons, c'est un fleuve en son haut pays, et l'amont va prendre fin, un matin, l'eau va couler dans des terres basses où la cime qui s'y redoublait hier encore ne sera plus aux lointains que ce rouge ou bleu qui s'embrume. Ce chant a en lui le mystère de la répétition infinie, mais il est aussi une attente, il connaît l'angoisse de la durée.
YVES BONNEFOY (1987), L'origine de la parole, publié dans Récits en rêve, Mercure de France.

Bonne journée lumineuse et chal-heureuse!

VincentSteven a dit…

L’avenir qui tremblait d’avoir couru sur elle
n’ayant su m’exaucer sans renverser mes jours
j’écris sur le collier de notre chien fidèle
que chez nous le hasard est mort de mon amour
Rue où l’homme se perd d’entendre ce qu’il voit
quelqu’un avait frappé la mort m’ouvrant la porte
voulut qu’entre mes pas le vent cueilli pour toi
fît à mes vers ce don que nul écho n’emporte
d’un cœur qui se fermait pour écouter ta voix


Joé Bousquet, Nous passerons l’espérance,
La Connaissance du soir, Gallimard, 1947.

Noëlle Combet a dit…

Cet écho qui s'est formé entre les petites chambres de ta cochlée, au-delà, se répercute dans ce texte de Yves Bonnefoy. Échos et échos d'échos... et pas seulement de sons, mais aussi,-ton œil de poulpe oblige- d'images dédoublées en reflets dans l'eau d'où s'origine l'attente, la promesse du devenir qui hésite et dont la jeune voix (voie) fait signe en une sorte de répons à la première. Ton commentaire et ce texte me sont tout proches de ce "mourir en vie" dont l'image sonore m'est venue en conclusion de mon texte. Merci Thami pour ce don en partage, dont qui rappelle un préambule à ton devenir créatif puisqu'il fut le prélude à ta thèse d'Etat...don d'initiation en quelque sorte.

Noëlle Combet a dit…

Vincent, c'est d'abord la douleur que j'entends dans ces vers magnifiques de Joé Bousquet. Pourtant, ensuite, dans l'évocation de cette mort frappée lorsque s'ouvre la porte, surgit soudain ce don, au-delà du cœur refermé, dans la voix écoutée d'où naît le poème bienfaisant. La perte qu'il y aurait à entendre ce qu'on voit devient ainsi rencontre de ce qui s'en trouve (s'entr'ouvre.) Merci à toi.

VincentSteven a dit…

Bonjour Noëlle,

J'avoue me sentir dans le malaise. Que faire face à un texte ? Le commenter, tenter de l'expliquer (logique pédagogique),le faire parler, tenter de l'expliciter, de vous le faire parler (logique analytique)… Voire de se le projeter vers soi (logique …) Dépassé par toutes ces 'logiques', je vis de simples - mais ô combien complexes - résonances, tonalités, 'correspondances', comme disait l'autre (C.B.). À chacune, chacun, sa 'logique'. Bien heureusement !

En toute amitié, Noëlle. Et belle journée à toi.

Noëlle Combet a dit…

Pourquoi malaise? Un texte appelle à laisser se produire, avec l'écoute, des associations, échos, résonances, ainsi que, tout simplement tu l'as fait et que j'ai répondu.

Hue Lanlan a dit…

Merci Noëlle pour ce si beau texte et ce qu'il véhicule, il m' fallu comme le laisser déposer, reposer en silence, pour éprouver en négatif la vertu du silence, l'éprouver, " l'incarner " peut-être cet être de silence, de là d'où naissent et meurent les mots.
Belle journée à vous chère Noëlle.
Ce temps si doux qui annonce un printemps bien précoce... inquiétude du monde sous des dehors si doux...