lundi 22 avril 2019

Avec Fernando Pessoa "dans la forêt du songe"


Une forêt, songe et réalité à la fois, deux voyageurs, à l’unisson et séparés en même temps, deux en un et un en deux ; ce qu’ils ont en commun les désunit et ce qu’ils ne sont pas les unit. Aucun des deux ne progresserait sans l’autre dont il ne veut pourtant rien savoir. Un topos, la forêt, lieu délimité qui est aussi l’univers ; un jour qui est tous les jours et puis un automne qui est un toujours avec ses crissements de feuilles froissées, et les élancements incertains du vent : Je ne résiste pas au plaisir de transcrire ici ce texte que je lis comme héraclitéen en ce qu’il unit les contraires, accouple les ambiguïtés, défait en les joignant, les éléments paradoxaux, dans une écriture d’une beauté fluide, enchantée et désenchantée comme un automne, désenchantement qui est celui de Pessoa et que le mot « tragédie » exprime dans les dernières lignes. Pessoa envoûté est-il prisonnier de ce songe au point de ne plus en percevoir le dehors ?

Quoi qu’il en soit, pour moi, lectrice et femme occupée autant de « vie matérielle » que de « vie de l’esprit », il ne s’agit pas dans ce lignes, de tragédie mais de liberté et c’est pur enchantement d’écouter cette pensée oxymorique qui achève tous les absolus, tous les idéaux, toutes les contagions de « moraline », dans l’indécision, dans l’inconnaissance d’un chemin, d’un voyage en lequel peut s’inscrire, à tous les instants, qui sont un et multiples, le devenir en la compagnie d’un « autre », semblable et étranger, réel et fictif. Et cette pensée s’écoute dans une musique de feuilles  doucement« crépitantes » sur un sol que l’on entend « bruire », feuilles  qui composent avec le vent une « rumeur » et avec les pas un « bruissement » allant se répétant, se faisant à soi-même écho, « bruit vague » et dont l’on devient « écouteurs anonymes », dans les feuilles tombées et qui tombent… tombent en « chuchotis » du  silence « bruissant ».

nc



Dans la forêt du songe



« Nous marchions, unis et séparés, entre les brusques détours de la forêt. Nos pas, étrangers à nous-mêmes, avançaient unis parce qu’à l’unisson, dans la douceur crépitante des feuilles, qui jonchaient, jaunes et un peu vertes, l’irrégularité du sol. Mais ils marchaient aussi séparés parce que nous étions deux pensées, et qu’il n’y avait rien de commun entre nous sauf ce que nous n’étions pas et qui foulait à l’unisson ce même sol que l’on entendait bruire.

C’était déjà le début de l’automne, et, outre les feuilles que nous foulions, nous entendions tomber continuellement, accompagnées par le vent brusque, d’autres feuilles, ou rumeurs de feuilles, partout où nous allions ou étions allés. Il n’y avait d’autre paysage que la forêt qui les voilait tous. Elle suffisait, pourtant, comme lieu et comme endroit à ceux qui, comme nous, n’avions que ce cheminement à l’unisson et divers sur le sol blême. C’était- je crois- la fin d’un jour, ou d’un jour quelconque, ou de tous les jours, lors d’un automne tous les automnes, dans cette forêt symbolique et vraie.

Quelles demeures, quels devoirs, quels amours avions nous abandonnés-nous-mêmes n’aurions su le dire. Nous n’étions, à ce moment, que des voyageurs cheminant entre ce que nous avions oublié et que nous ignorions, des chevaliers à pied d’un idéal abandonné. Mais là, comme dans le bruissement constant des feuilles foulées aux pieds, et dans le son toujours brusque du vent indécis, était la raison d’être de notre aller, ou de notre retour, car, ne connaissant pas le chemin ni le pourquoi de ce chemin, nous ne savions pas si nous partions, si nous arrivions. Et toujours, autour de nous, sans lieu connu ou chute audible, le bruissement des feuilles qui s’entassaient endormait de tristesse la forêt.

Aucun de nous ne voulait savoir de l’autre, cependant aucun de nous n’aurait continué sans lui. Nous nous tenions compagnie dans une sorte de sommeil que chacun de nous ressentait. Le bruit de nos pas à l’unisson permettait à chacun de penser sans l’autre, tandis que des pas solitaires nous auraient réveillés. La forêt était toute de fausses clairières, comme si elle était fausse ou se terminait, mais la fausseté, elle, n’avait pas de fin et la forêt non plus. Nos pas à l’unisson continuaient d’avancer, et autour de ce que nous entendions, des feuilles que nous foulions, il y avait un bruit vague de feuilles qui tombent, dans la forêt devenue tout, dans la forêt égale à l’univers.

Qui étions-nous ? Etions-nous deux ou deux formes d’un seul ? Nous ne le savions pas et ne nous posions pas la question. Un vague soleil devait exister, car dans la forêt, il ne faisait pas nuit. Un vague but devait exister car nous cheminions. Un monde quelconque devait exister, car il existait une forêt. Nous toutefois, étions étrangers à tout ce qui était ou aurait pu être, voyageurs interminables cheminant à l’unisson sur des feuilles mortes, écouteurs anonymes et impossibles de feuilles qui tombent. Rien d’autre. Un chuchotis tantôt brusque tantôt délicat, du vent incognito, un murmure, un vestige, un doute, une intention abandonnée, une illusion n’ayant même jamais existé- la forêt, les deux voyageurs et moi, moi qui ne sais lequel des deux j’étais ou si j’étais les deux, ou aucun et ai assisté, sans en voir la fin, à cette tragédie dans laquelle il n’y aurait jamais plus que l’automne et la forêt, et le vent, toujours brusque et indécis, et, toujours, les feuilles tombées ou qui tombent. Et toujours, comme s’il y eût là dehors un soleil et un jour, on voyait distinctement, sans aucune raison décelable dans le silence bruissant de la forêt »



Fernando Pessoa  « Livre(s) de l’inquiétude »

jeudi 4 avril 2019

L'homme vieux et le temps


L’homme vieux chemine sur ce sentier où le printemps, déjà, quittant la jaune giboulée des mimosas, fait éclater les blancs, les roses, en tendresse des feuillages où brille infiniment le nuancier des verts.
Sa vieille veste est un peu élimée mais il l’aime : seconde peau, elle fait corps avec lui, s’est progressivement pliée à la courbure de ses épaules. Son chapeau de paille à bords larges tamise la lumière ; il le retient parfois d’une main pour ne pas l’abandonner au vent qui le soulève.
Son visage est buriné mais ses yeux bleus gardent une vivacité malicieuse sous ses sourcils qui ont épaissi et blanchi.
Il pense aux sangliers qui, cette nuit, ont foui la terre, en quête de glands et défoncé le terrain par endroits, autour de la maison que l’envie de flâner un peu vient de lui faire quitter.
Il pense à tout le temps consacré, quasi amoureusement, à élaguer les arbres, à relever les plantes ployées par la tempête.
Il se souvient des beaux jours comme des tempêtes ; mais que veut dire se souvenir ? Est-ce la mémoire, une perception ancienne ressurgie dans une sensation actuelle qui fait le découpage du temps en ce que nous nommons « l’instant », l’instance de l’instant ? Peut-on sectionner le temps comme on le fait de l’espace ?  Le temps ne cesse de se dérouler, sans aucun autre découpage que celui de deux points, celui de notre commencement et celui de notre terme. Il n’est, par ailleurs qu’une pure durée. Ce qui crée un « moment habité »,  une ponctuation, c’est juste notre présence au monde dans une perception plus ou moins intense née d’une sensation et pouvant aller de la vacuité jusqu’à la vision, à l’illumination. La puissance perceptive, nous donne, dans une soudaine intuition venue zébrer la durée l’illusion de l’instant, d’une fraction du temps. Une acuité interne, en une étincelle, embrase d’un éclair notre spirale de vie, jubilation, volupté ou soudaine révélation conceptuelle. Nos élans estampillent notre durée de poinçons plus ou moins profonds. Les calendriers, les horloges, grâce auxquels nous pouvons  dater l’étincelle de l’embrasement ne sont que conventions socialisantes sans lesquels nous ne pourrions imaginer des instants mais elles entretiennent notre confusion entre le temps et l’espace à l’aune duquel nous le pensons le plus souvent ; pourtant l’espace, on peut le fixer alors que le temps ne cesse de devenir, nous échappant. Il n’est pas divisible en segments. Il se déroule en spirales singulières, poinçonnées par des intensités perceptives variées, au terme desquelles on peut dire de chacun : il a fait son temps. En réalité, se dit-il, c’est notre temps qui nous fait en son déroulement et nous lui répondons en le vivant  intimement, l’investissant plus ou moins. C’est pourquoi toujours et maintenant ont même signification.
Et il va sur son chemin, l’homme vieux, écoutant les pics verts de toujours dactylographier le tronc des arbres, humant le vent qui caresse sa peau et joue avec son chapeau, comme toujours.
La cime d’un pin s’allume soudain et le poème parle avec lui : 
Se déroule ma durée
Le soleil m’informe et
Je vais.
nc