jeudi 4 avril 2019

L'homme vieux et le temps


L’homme vieux chemine sur ce sentier où le printemps, déjà, quittant la jaune giboulée des mimosas, fait éclater les blancs, les roses, en tendresse des feuillages où brille infiniment le nuancier des verts.
Sa vieille veste est un peu élimée mais il l’aime : seconde peau, elle fait corps avec lui, s’est progressivement pliée à la courbure de ses épaules. Son chapeau de paille à bords larges tamise la lumière ; il le retient parfois d’une main pour ne pas l’abandonner au vent qui le soulève.
Son visage est buriné mais ses yeux bleus gardent une vivacité malicieuse sous ses sourcils qui ont épaissi et blanchi.
Il pense aux sangliers qui, cette nuit, ont foui la terre, en quête de glands et défoncé le terrain par endroits, autour de la maison que l’envie de flâner un peu vient de lui faire quitter.
Il pense à tout le temps consacré, quasi amoureusement, à élaguer les arbres, à relever les plantes ployées par la tempête.
Il se souvient des beaux jours comme des tempêtes ; mais que veut dire se souvenir ? Est-ce la mémoire, une perception ancienne ressurgie dans une sensation actuelle qui fait le découpage du temps en ce que nous nommons « l’instant », l’instance de l’instant ? Peut-on sectionner le temps comme on le fait de l’espace ?  Le temps ne cesse de se dérouler, sans aucun autre découpage que celui de deux points, celui de notre commencement et celui de notre terme. Il n’est, par ailleurs qu’une pure durée. Ce qui crée un « moment habité »,  une ponctuation, c’est juste notre présence au monde dans une perception plus ou moins intense née d’une sensation et pouvant aller de la vacuité jusqu’à la vision, à l’illumination. La puissance perceptive, nous donne, dans une soudaine intuition venue zébrer la durée l’illusion de l’instant, d’une fraction du temps. Une acuité interne, en une étincelle, embrase d’un éclair notre spirale de vie, jubilation, volupté ou soudaine révélation conceptuelle. Nos élans estampillent notre durée de poinçons plus ou moins profonds. Les calendriers, les horloges, grâce auxquels nous pouvons  dater l’étincelle de l’embrasement ne sont que conventions socialisantes sans lesquels nous ne pourrions imaginer des instants mais elles entretiennent notre confusion entre le temps et l’espace à l’aune duquel nous le pensons le plus souvent ; pourtant l’espace, on peut le fixer alors que le temps ne cesse de devenir, nous échappant. Il n’est pas divisible en segments. Il se déroule en spirales singulières, poinçonnées par des intensités perceptives variées, au terme desquelles on peut dire de chacun : il a fait son temps. En réalité, se dit-il, c’est notre temps qui nous fait en son déroulement et nous lui répondons en le vivant  intimement, l’investissant plus ou moins. C’est pourquoi toujours et maintenant ont même signification.
Et il va sur son chemin, l’homme vieux, écoutant les pics verts de toujours dactylographier le tronc des arbres, humant le vent qui caresse sa peau et joue avec son chapeau, comme toujours.
La cime d’un pin s’allume soudain et le poème parle avec lui : 
Se déroule ma durée
Le soleil m’informe et
Je vais.
nc

10 commentaires:

lanlanhue a dit…

Méditation du temps que "l'homme vieux" traverse. C'est une méditation qui habite dès lors que s'ouvre une oreille sur les bruits des menus instants présents. Bruits nature, bruits mots, bruits du coeur qui bat, d'une respiration qui se lève comme le souffle du vent, je me dis parfois qu'ils sont comme une enveloppe qui embrasse, traverse, berce peut-être en ce printemps naissant. Aideraient-ils à écouter, border, soupeser les êtres-là qui nous entourent comme notre propre être là. Solidarité dans le fleuve du temps.

Belle journée à vous chère Noëlle.

Noëlle Combet a dit…

L'importance des perceptions, bruits caresses ou étincelles, tous ceux que vous évoquez, qui émergent à la surface du fleuve temps puis disparaissent en la poursuite de son écoulement, pour chacun et ses autres...Rencontres de ces bruits...Partages, échanges; j'aime cette symphonie que fait naître, à vous lire, votre conclusion : "Solidarité dans le fleuve du temps"... dont ces bruits sont l'in-spiration selon une image où je vous rejoins.

Bonne journée à vous aussi Huê

r.t a dit…

Cette promenade est un chant des mots, qui reste, comme la respiration de l'homme dans son vieux temps.

Noëlle Combet a dit…

Merci René, pour ces mots et pour la photo "Promenade" que j'ai reçue en prime et qui apparaît comme une image tout à fait adéquate en lien avec le texte. Je l'aurais bien ajoutée à ton commentaire mais ne sais comment faire. Tu as peut-être une idée, toi, plus avisé que moi en technique informatique?

lanlanhue a dit…

je relisais vos mots sur l'in-stans, ponctuation du temps face au fleuve du temps et de ses transformations. Et ce matin, ces quelques phrases d'un certain moine ( au 8ème siècle !) au soir de sa vie : " il y a trente ans, les montagnes et les rivières étaient des rivières, puis avec la méditation, j'en vins au point où les montagnes ne sont plus des montagnes et les rivières plus des rivières, aujourd'hui vieux moine, alors que je réside dans la quiétude, les montagnes sont à nouveau des montagnes et les rivières à nouveau des rivières." Spirales autour d'un réel qu'habillent les représentations, moires de la vie, pour réhabiter mais peut-être autrement ces moires, qui apparaissent dans leur complexité au soir de la vie, de réalité et de réel entremêlés, métissés. Ce moine pourrait dialoguer avec cet " homme vieux " qui
"Et il va sur son chemin, l’homme vieux, écoutant les pics verts de toujours dactylographier le tronc des arbres, humant le vent qui caresse sa peau et joue avec son chapeau, comme toujours."
;-))

belle journée à vous chère Noëlle.

Noëlle Combet a dit…

Que les paroles du vieux moine sont bienvenues pour accompagner le cheminement de l'homme vieux. Mais c'est tout à fait ça, nos spirales, ai-je envie de m'écrier. Avez- vous plus de détails sur ce "certain moine" qui dit si bien cet entremêlement des moires réel/réalité que vous évoquez? Re-tour à la vie après les dé-tours de la pensée et, peut-être, les voltes de l'écriture.

lanlanhue a dit…

je l'ai trouvé dans " Propos zen" chez Moundarren, p 34, un certain Ching Yuan ( 660-740 ) ainsi transcrit.
Avec d'autres propos aussi amicaux ;-))) que : " Adeptes de la voie, il y a une espèce d'aveugle chauve qui, une fois rassasié de riz, va s'asseoir en méditation, essayant d'arrêter le cours de ses pensées, en les empêchant de naître, haïssant le bruit et exigeant le silence, tout cela est complètement étranger à la voie. " p 72. Accepter bruits et silences, flot des pensées, contingences diverses, la voie m'est apparue comme la vie elle-même, sans dictat, mais dans son réel hétérogène.
Je visite ces petits fragments en ce moment, compagnonnage.

Noëlle Combet a dit…

Grand merci, Huê, je vais tâcher de trouver cet ouvrage et serai donc aussi en compagnonnage avec vous. En l'homme chauve, je vois aussi un traité d'anti méditation, comme on disait anti psychiatrie. Cela me plaît. et ...oui, la vie nue, la vie toute et multiple.

Thami a dit…

Juste et douloureuse perception de la fuite hémorragique du temps...Entre le commencement et le terme, il y a ce trait d'union qui résume à lui tout seul toute une vie, par exemple dans le cas de l'auteur de la recherche du temps perdu: Marcel Proust 10 juillet 1871 - 18 novembre 1922. Quelle est la charge de ce trait d'union à l'aune des mots qu'il a laissé derrière lui?
Par ailleurs, pour insérer une photo avec ton texte, il faut d'abord enregister la photo sur ton disque dur. Sur blogger, il y a une fonctionnalité dédiée à l'insertion d'une image. Une fois que tu cliques dessus, s'ouvre une boite de dialogue qui t'invite à aller chercher l'image sur le disque dur (ou ailleurs où elle est enregistrée), tu la sélectionnes et tu l'ouvres. Elle se met illico à l'endroit choisi pour son insertion. Bonne journée chal-heureuse et lumineuse!

Noëlle Combet a dit…

Oui, le trait d'union...Mais je ne vois pas vraiment un trait qui fait plutôt référence à l'espace. j'y vois plutôt une ligne serpentine, ondulante, enfilant des spirales comme des perles et ce mouvement, je ne le vis pas comme une fuite hémorragique ni douloureuse.
C'est un échange que j'ai eu souvent et qui laisse incrédule : dès le début de l'adolescence, la mort m'est apparue comme ouverture et libération... Sans doute en raison de grosses secousses dans l'enfance et d'un sentiment d'écart par rapport à un contexte. Je me répétais souvent :"Nous nous reposerons, Oncle Vania"...Tu sais ? toute cette tirade dans Tchékov? Je mentirais si je disais que je m'éloigne sans aucun regret mais c'est avant tout celui de mes pleines capacités physiques et mentales comme de mes enthousiasmes et investissements.Cela me laisse par contre un plein abandon à l'acuité perceptive.
Merci pour les infos techniques mais j'ai pour l'heure la flemme de m'y coller.
Merci pour ta présence et très bonne fin de journée inchalheureuse.