mardi 21 mai 2019

Sans titre


Neige en fleurs de printemps
abeilles enivrées, s’affairent autour des photinias
l’enfant aux yeux d’ambre lèche le miel sur sa tartine grillée

nc


samedi 4 mai 2019

Deuxième rencontre avec Averroès: "Intellect d'amour". Giorgio Agamben et Jean- Baptiste Brenet










Cette image m’a accompagnée dans l’écriture/lecture comme une prise de lumière.
Elle est l’œuvre de Thami BENKIRANE qui a ajouté une photo à l’album « Nature Maure » 25 avril 17h.08 :
« Nature maure au panier fleuri »
P1170426: Panier fleuri à l'abandon dans un ksar en ruine, environs de Tinejdad, avril 2019.
 On peut accéder sur Facebook aux réalisations de cet artiste dont les créations variées, vivantes et poétiques jouent avec de multiples ressources d’ombres/lumières et des effets de discontinuité/impermanence



 De « l’intellect d’amour »


 En avril 2017, il y a donc deux ans, écrivant le texte «  La lecture, vide et images de l’espace potentiel», j’avais rencontré, en cours d’écriture, le livre de Jean- Baptiste Brenet : « Je fantasme. Averroès et l’espace potentiel » et mon écriture en avait porté la marque.
Un quasi oubli- ou une mise en veille-, s’était étendu ensuite sur la pensée d’Averroès que je reliais alors en quelques points à celle de Musil.
Et voici que cette pensée dont Jean Baptiste Brenet se faisait à nouveau, pour moi, le passeur m’a rejointe un dimanche matin alors que j’écoutais sur France Culture l’émission « Culture d’Islam ». J’en suis restée saisie, d’autant plus que la question du fantasme était là déployée plus amplement et précisément.
L’auteur évoquait un livret écrit avec Giorgio Agamben : « Intellect d’amour ». Ce livret à deux voix était le fruit d’un colloque : « Dante et l’averroïsme » tenu au Collège de France en mai 2015.
M’étant procuré « Intellect d’amour », je m’y suis plongée et replongée à trois reprises, enchantée d’y retrouver la pensée averroïste de la connaissance en tant qu’elle est le fruit du fantasme amoureux qui en est le moteur et s’y consume au terme d’un trajet.

Les deux philosophes s’appuient à la fois sur Averroès et sur un poète italien Guido Cavalcanti, « premier ami » de Dante, selon ce dernier dans la « Vita Nueva ».
Dans le L.II du « Canzionere », Dante adresse à son  ami un poème :

« Oh Guido, je voudrais que toi, Lapo et moi
Nous soyons pris par quelque enchantement
Et mis dans la même barque […]
Et que dame Vana et dame Lagia
Soient mises avec nous par le bon enchanteur
Et là toujours discourir d’amour » (Google  « Dante et les épicuriens de Florence)

Les deux amis appartiennent à une confrérie « Les fidèles d’amour » et s’inspirent des troubadours pour écrire dans un « dolce stil nuovo »
Dans le poème « Donna me prega » (Une femme me prie »), auxquels Giorgio Agamben dans « Intellect d’amour » qui donne son titre à l’essai   et Jean Baptiste Bernet dans « L’image abolie désirée », consacrent leur approche à deux voix, Cavalcanti répond aux huit questions que pose la donna. L’averroïsme qui baigne les « fidèles d’amour » est désormais incontesté, et Cavalcanti se réfère à Averroès en plusieurs occurrences. L’une d’elle retient en particulier l’attention dans « Donna mi prega » : « L’amour vient d’une forme visible qui, devenue intelligible, s’imprime (prend place) dans l’intellect possible en tant que sujet de telles formes »
« nell'intelletto possibile come materia (subietto) di siffatte forL’intellect possible » ou matériel, ou potentiel est une des formes de pensées envisagée par Averroès. C’en est une forme si essentielle que c’est sur lui principalement que porte « Intellect d’amour ». D’autant plus que, comme on vient de le voir et comme le précise Agamben , « l’invention géniale de Cavalcanti, de Dante et des autres poètes d’amour, est de situer sans réserve l’amour dans l’intellect possible, c'est-à-dire de ne pas séparer la sensibilité de l’intelligence mais d’en faire le moteur, par l’intermédiaire du fantasme ainsi que le montre, avec Averroès, Jean Baptiste Brenet . Comme le dit la chanson de Cavalcanti, et pour une fois clairement, le « possible intelleto » est le sujet -ou le quasi sujet (come in subieto)-le « loco » et la « dimoranza » (la « mansio » de la « veduta forma » (la forme vue, c’est moi qui traduis) qui produit l’amour. »
L’essentiel apparaît ici ; l’amour n’est pas séparé de l’intellect mais il s’y conjoint à travers la forme vue, puis imaginée, l’imagination produisant le fantasme.

Mais l’intellect possible tend vers une autre forme : «  l’intellect séparé » ou « intellect agent ».
Dans ce livret à deux voix, Jean- Baptiste Brenet précise, parlant d’Averroès inspiré par Alexandre d’Aphrodise que « toute chose se rapporte à [l’intellect agent], ce premier moteur ainsi que l’amant à l’aimé »
L’intellect agent est distinct de l’intellect potentiel dans l’averroïsme. Il le surplombe et en est la fin. Cet intellect est séparé de l’homme, agent toutefois en ce que l’homme aspire à se joindre à lui et peut y parvenir en l’acquérant, par l’achèvement de son désir.
Agamben note sur ce point qu’ « il n’est pas facile pour un esprit moderne, habitué à localiser dans son propre cerveau le processus de la connaissance, de comprendre une conception de la pensée qui en fait une réalité tout à fait extérieure à l’homme et à laquelle celui-ci participe à travers ses imaginations propres et ses désirs propres ». Pas facile, sans doute, et pourtant indispensable, me semble-t-il. Voilà qui me rappelle ce neurochirurgien affirmant : « il n’y a pas deux cerveaux semblables », ce dont il tenait compte dans sa pratique. Qu’est-ce qui  fait donc la différence sinon une zone sous-estimée par l’évolution scientifique : intellect acquis, esprit, psychisme, autre(s) ?
Pour Averroès, un « intellect acquis » résulte de l’instant éphémère de la jonction entre intellect en puissance et intellect séparé. « Cette idée-là, d’acquisition mentale, précise Jean-Baptiste Brenet, est un concept arabe […] et cet  intellect acquis constitue l’état ultime de notre intelligence ».
Nous voici donc, à partir d’Averroès en présence de quatre notions : le fantasme d’amour produit par la forme vue ; l’intellect matériel ou potentiel  lieu d’inscription du fantasme; l’intellect agent, séparé, vers lequel  tend l’intellect potentiel et l’intellect acquis dès lors qu’il a pu se joindre à l’intellect agent.

La façon dont ces notions s’articulent les unes aux autres fait tout l’intérêt de « L’intellect d’amour ».
C’est l’imagination qui est motrice dans la métamorphose en fantasme amoureux et désirant de l’image vue, fantasme qui anime l’intellect matériel ou potentiel. Aucun  fantasme n’intervenant, celui-ci n’est que ténèbres mais ayant la perception de son obscurité, il a aussi celle de la lumière vers laquelle il tend, l’obscurité étant selon Cavalcanti et Averroès comme la couleur de la puissance. L’inspirateur de ce point de vue est, selon Giorgio Agamben,  Alfarabi qui écrit dans le « De intellectu et intellecto » : « La nature des ténèbres, c’est l’illumination en puissance ou la privation de l’illumination en acte ; en revanche, la nature de l’illumination, c’est une irradiation du fait de la présence de la lumière ».
Donc l’imagination joue ici le rôle essentiel, un rôle moteur d’animation de l’intellect en puissance. Averroès souligne dans son commentaire du « De anima » d’Aristote la quasi analogie de l’imagination et du désir aussi bien que de l’intellect et du désir, de sorte qu’il peut écrire aussi bien « ymaginatio aut desiderium » que « intellectus aut ymaginatio » et affirmer « alors l’intellect désirera » (« tunc desiderabit intellectus »).

Voici donc l’intellect en puissance, animé par le fantasme en train de tendre via cet « intellect d’amour » ainsi formulé par Dante, vers l’intellect agent, intellect séparé avec lequel son désir appelle la jonction.
C’est Jean-Baptiste Brenet qui a consacré de nombreuses études à cette question et montré le rôle décisif du désir et de la volonté dans l’acquisition de l’intellection par les individus car selon Averroès, si le désir s’accompagne de la « cogitatio », il devient volonté.
« L’intellect acquis » (intellectus adeptus) provient des traductions latines d’Alfarabi et, dit Agamben « désigne le stade ultime de l’intellection humaine dans lequel l’intellect séparé, intellect agent illumine l’intellect potentiel […] –pour le temps précaire que dure l’acte d’intelligence- et « nous avons « acquis » et « fait nôtre » « l’intellection ». Averroès considère que « le rapport de l’intellect agent à l’intellect matériel est comme le rapport de la lumière au diaphane et le rapport des formes matérielles à cet intellect est comme celui de la couleur au diaphane. » Donc on peut penser : forme vue /couleur> intellect en puissance (fantasme amoureux/imagination/ cogitation/ diaphane)>jonction avec l’intellect agent/ illumination éphémère>intellect acquis
Voilà donc articulées très modestement et de façon sans doute incomplète étant donnée la consistance du corpus embrassé les quatre notions d’Averroès, ci dessus énoncées.

Mais l’illumination née de la jonction avec l’intellect agent consume l’image et Jean Baptiste Brenet consacre à cette consomption une partie de son texte, deuxième volet du dyptique, intitulé « L’image abolie désirée ». « Pour dire ce dépassement, écrit-il, Averroès use d’un terme fort l’abolition ». Mais la question est de savoir ce qu’il en est du corps devenu « tombeau », « corps du fantasme brûlé » ? Cette question, la psychanalyse la pose aussi ; quid en effet de la pulsion une fois le fantasme reconnu et dépassé ? Mais la théorie psychanalytique propose du fantasme une version beaucoup plus réductrice : souvent dévalorisé, au même titre que l’imagination, le rôle moteur que lui reconnaît l’averroïsme y est beaucoup moins mis en relief.
A ce qui résulte de l’abolition, Averroès répond en justifiant l’espèce humaine : il faut que l’universel en résulte. Averroès considère d’ailleurs d’emblée qu’avec « l’intellectuel séparé » c’est un principe intellectuel universel et extérieur qui pense en moi quand je pense : « ça pense en moi »
Quelle sera donc l’issue de la corruption du fantasme inhérente à la jonction ? Alain de Libera qui a préfacé le livret, conclut sur cette question de façon plaisante : « Le phénix connaît la réponse. J’ai oublié la mienne ». Cette image du phénix n’est pas éloignée de la conclusion de Jean Baptiste Brenet qui  propose la belle image d’une « reprise » : « Dans le corps blanchi du penseur […], le fantasme s’est aboli, l’indétermination s’avance, les images reviennent. Le désir  reprend »  Alain de Libera écrit à ce propos : « l’iconoclasme - l’image, puis rien – pour que la ronde (re)commence » En effet, c’est ce que  suggère  l’ordre des mots dans le titre « L’image abolie désirée ».
Agamben, quant à lui, décèle deux issues différentes pour Cavalcanti et Dante. C’est  la mélancolie qui s’est emparée de Cavalcanti :

« Je vais comme un être sans vie
qui paraît à qui le regarde
un homme fait de bronze ou de pierre ou de bois
marchant seulement par artifice
et portant dans le cœur une blessure
signe patent qu’il est mort » (« Rime »)

Quant à Dante, il a, dit Agamben, trouvé sa réponse dans l’idée d’Averroès concernant l’ « espèce humaine » en tant que réceptacle des formes de l’intelligible issues de l’imagination. Dans « Monarchie I » Dante écrit : « Puisque la puissance de la pensée ne peut être intégralement et simultanément actualisée par un seul homme ou une seule communauté particulière […], il est nécessaire qu’il y ait dans le genre humain une multitude à travers laquelle la puissance tout entière soit en acte » ; c’est une pensée politique qui s’exprime là

 Et tout au long de cette écriture sur « L’intellect d’amour », comme à son terme, une idée me revient, de façon récurrente. Elle m’a été adressée par une amie dans un commentaire : c’est le constat d’un moine taoïste du VIIIème siècle au soir de sa vie : " il y a trente ans, les montagnes et les rivières étaient des rivières, puis avec la méditation, j'en vins au point où les montagnes ne sont plus des montagnes et les rivières plus des rivières, aujourd'hui vieux moine, alors que je réside dans la quiétude, les montagnes sont à nouveau des montagnes et les rivières à nouveau des rivières." Un achèvement d’une forme de méditation, l’avait mené là, dans un retour  immédiat à des formes d’où sa pensée avait pris naissance pour ensuite s’en détourner. Mais il y revient ou elles lui reviennent dans une sorte de « matérialité » et je me suis rappelé qu’Averroès est parfois considéré comme matérialiste si toutefois ce mot a un sens à son époque. Mais il en a certainement un dans la profession de médecin qu’il exerçait.
La pensée du moine m’intéresse comme trajet de la forme à la forme par « l’intellect acquis »,
ce pourrait être un fruit de la « jonction »  et de « l’abolition »: un regard autre sur une matérialité dont il devient de plus en plus incontestable qu’elle est aussi pourvue d’un intellect : intelligence de la matière minérale, végétale animale différente, mais non sans lien avec l’intelligence humaine. Alors, dans un nouveau regard, la réalité, - au terme de la traversée et de l’abolition d’une vision en laquelle « les montagnes ne sont plus des montagnes et les rivières plus des rivières »- «  l’intellect acquis », pourrait déboucher sur les retrouvailles de formes anciennes, revenant dans la réalité qui s’en  trouverait augmentée.  « L’intellect acquis » se fait alors intellect regardeur, contemplateur, dans une  autre « jonction » réalisée à ce stade avec « les choses telles qu’elles sont ». Mais, grâce à un trajet, elles ont pris la lumière. Un tel trajet mène alors de la « forme vue », puis fantasmée aux formes de l’univers regardées, au terme d’une abolition, sous un jour nouveau, aussi bien dans un retour à leur réalité première pleinement réalisée que dans le kaléidoscope fluctuant de nos pensées rêveuses qui les rejoignent alors que nous continuons à cheminer. C’est une voie que dessinent Averroès, avec Afarabi,    faisant du fantasme un moteur de la création, en ce qu’il est creuset où fusionnent intellect et désir, ce que Jean Baptiste Brenet et Agamben ont su précisément éclairer de leurs deux voix (leurs deux voies) dans « Intellect d’amour ».
NC