jeudi 20 juin 2019

Livres et visages, images et vie à coeur battant


On lit des livres à cœur battant pour s’émerveiller de la trouvaille d’un mot, d’une pensée. Et le cœur bat à l’unisson d’un autre. Ainsi quelques expériences de rencontres me viennent ici spontanément à l’esprit : cœur battant d’Isabelle Pouchin avec Basilius Besler (« L’amour profane de Basilius Besler ») celui de Christine Jordis avec le sage coréen Chusa (« Paysage d’hiver ») ; de Catherine Millot avec Lacan (« La vie avec Lacan ») ; d’Hélène Cixous avec Derrida (« Voiles ») et aussi avec Adel Abdessemed « Sans Arche d’Adel Abdessemed »), de Marie Cosnay avec Ovide (Nouvelle traduction des « Métamorphoses »). Tant d’autres encore !
On lit aussi des images, l’art, des visages, des plantes, la vie. La vie est cette bibliothèque où sont écrits nos liens et nos cœurs à l’unisson.
Choisit-on ce qu’on lira, élira ou ce qu’on lit nous choisit-il ?
Un  choix contient la possibilité de s’y perdre et si on consent à la perte, c’est dans le projet, conscient ou non, de se retrouver et mieux s’incarner.

Pourtant, on peut s’égarer à tout jamais. Si on s’enferme dans les livres ou les images, on peut oublier de lire la vie, s’attachant plutôt à des représentations photographiques, picturales, littéraires. On peut alors se détourner du plus quotidien, s’assujettir partiellement et parfois mortellement à des formes des couleurs des mots qui subliment des matériaux empruntés à la vie  au risque, se détournant en même temps d’elle, de l’oublier et, de cet oubli, mourir, comme Nerval ou Van Gogh. Pièges de la sublimation ! Pessoa, dans « Livres de l’inquiétude » décrit bien cette disparition de la vie vécue dans la vie rêvée ou mise en mots. C’est que, dans l’acte créateur, comme dans la façon que nous pouvons avoir, de l’approcher, l’image de la mort voisine avec l’image de la beauté quand celle-ci se révèle à nous dans la plus grande intensité. Peut-être que la beauté la plus bouleversante se déploie dans une proximité avec la mort, comme nous le rappellent dans de nombreux tableaux, les « vanités ». J’apprécie particulièrement celle qui apparaît dans le tableau de Georges de Latour « Madeleine aux deux flammes ». La belle jeune femme au miroir tient sur les genoux un crâne. Les deux flammes dans le miroir représentent à mes yeux, côte à côte, les images jumelles de la beauté et la mort.
 Dans notre réalité plus prosaïque le risque est grand aussi, avec les réseaux sociaux, de réduire la vie à un imaginaire à la Emma Bovary, si nous avons recours aux publications et aux autres pour nous illusionner sur nous-mêmes ou sur la réalité. C’est que les réseaux sociaux, eux aussi, quand ils ne dérivent pas vers le pire, la haine, la rancœur ou la médiocrité, nous proposent de la beauté, de l’intensité et la capture qui peut les accompagner.
De façon symétrique, on peut s’égarer dans la vie quand l’agir devient compulsif, passion du faire à l’œuvre dans les exploits sportifs ou de l’extrême, dans les stratégies d’emprise et de pouvoir, dans les guerres et les dictatures. L’ivresse de la performance ou simplement de l’agir peut voisiner avec une fascination de la mort, tout autant que l’ivresse de la beauté. Confondue, dans la performance, avec un accomplissement, cette ivresse va souvent avec un déni du lire, dé-lire où plus rien n’est jamais lu, pas même la vie que l’on imagine, dans l’agir, goûter jusqu’à une folle euphorie.

J’aime lire comme j’aime vivre et une tension entre ces deux voies  me mène, cahin- caha, à des va et vient, à des sentes traversières.
 Mon cœur bat à l’unisson d’auteurs parfois si éloignés dans le passé qu’ils peuvent apparaître comme des fantômes. Fantômes si proches que je les entends. L’énigmatique exclamation de Socrate au moment de sa condamnation, résonne souvent à mes oreilles, en particulier quand, résistant à une contrariété, je pense que « peu m’en chaut » ; j’entends alors Socrate s’écrier en moi : « Un coq à Esculape ! ». Je sais bien que Socrate n’y a pas mis précisément cet accent, quand,  venant juste  d’être condamné à boire la ciguë il a affirmé : « Nous devons un coq à Esculape ». On peut quand même y entendre un défi et l’idée que la société athénienne avait besoin d’être soignée. J’ai transformé en moi la phrase en pure exclamation  exprimant la colère de façon plus élégante qu’une insulte ou un geste hostile ; elle traduit une sorte de « va te faire voir » en quelque sorte ; l’idée de soin n’est pas, là non plus éloignée : se faire voir par Esculape, pourquoi pas ?
Comme Socrate, certains auteurs me sont devenus si proches que j’ai fait mienne l’étoffe de leur pensée, l’interprétant pour me l’approprier, la cousant à la mienne.  C’est ainsi que quand  je vois se produire en moi ou en un autre une forme de symptôme, Spinoza prononce : « Nul ne sait ce que peut un corps ». Et Averroès, parmi les derniers venus, me rappelle, chaque fois que je pense, que c’est de l’extérieur de moi, de l’intellect séparé, que je tiens une bribe de mon intellect personnel. C’est en rongeant l’os de mes lectures jusqu’à « la substantifique moelle » que je m’inscris dans la sorte d’intellect propre à chacun dans l’ « espèce humaine », en arrachant à l’intellect séparé une parcelle qui me devient alors indispensable.

Quand mon cœur bat à lire et à vivre, c’est toujours à la condition de rencontrer une zone d’incomplétude, c’est à dire ce qui résonne, dans mes convictions, avec le féminin en tant que principe, qu’il s’incarne en un homme ou une femme, l’appartenance biologique n’étant, sur ce point, d’aucune garantie. Il y a parmi mes auteur(e)s, toutes ces femmes que la certitude de l’incomplétude rend si puissamment voluptueuses dans leur verbe, poétesses du Moyen-âge, comme Christine de Pisan, femmes éprises de nature et de sensualité comme Colette ou Isabelle Pouchin  ou Maria Borrély encore trop méconnue dont j’ai aimé « Le dernier feu », et, tout récemment rencontrée dans « Tout le bleu du ciel », Mélissa Da Costa.
Ayant, à l’instar de Tirésias, comme lui, approché l’énigme, et donc, arrimés eux aussi à un  principe  d’incomplétude, il y a Socrate, le non savoir et la mort, Tchouang Tseu dans les figures du  doute et du vide, Averroès en (in)connaissance, Musil découvreur de la mystique diurne, Gödel mettant l’incomplétude en théorème, Freud poursuivant l’insu, Lacan approchant le Réel, autrement dit non pas la réalité mais l’impossible, Derrida et la dissémination. Ils sont bien plus nombreux encore : je ne peux tous les nommer ici.
Toutes et tous sont pour moi mes « auteur(e)s » ; ils, elles ont façonné ma vie profonde comme la plus quotidienne ; ils sont aussi présents en moi que ces « amis » créateurs que les réseaux sociaux me donnent à côtoyer  et dont je lis les écritures d’images, de textes, témoignages, confidences. Les uns, pourtant morts, sont aussi vivants que les autres, ceux avec qui j’échange, ne les ayant, pourtant,  jamais vus ailleurs que dans l’intuition que je peux avoir de leur vie, pour moi lointaine. Je voyage donc avec une tribu de fantômes dont je partage des images, des mots écrits et des sentiments intenses. Dans une émission sur France Culture, Christine Jordis, évoquant son lien avec Chusa parlait de « voyage avec un fantôme »

Bien sûr, je voyage aussi avec des vivants, en leur indubitable incarnation ; ils sont là, tout proches et c’est alors plus les gestes, les expressions, la quotidienneté et la réalité qu’il s’agit de déchiffrer.
La pensée s’y colore autrement, d’un imaginaire moins rêveur, plus contemplatif et alors, le quotidien aussi se donne à lire et partager dans ses multiples irruptions : événements sociaux plus ou moins heureux, tristes ou violents, débats politiques animés que l’on commente ; s’y  mêlent les rencontres au fil des jours, la gourmandise du moineau becquetant mon croissant, le visage de l’enfant inconnu, croisé en cet instant et me souriant avec tant de tendresse ! Je lis l’aridité de la terre malmenée ou la beauté des cultures réalisées dans le respect et le plaisir, la diversité des océans ou des rivières en leur tumulte nous rappelant notre finitude ; ou nous invitant à la contemplation en leur apaisement. Les objets qui nous entourent me sont aussi lecture, interprétation, comme nos gestes ou nos actes de chaque instant.

 De plus en plus, je m’attarde à lire le silence Il est là comme un tissu, soie, velours ou voile selon mon climat intérieur. Je peux le toucher, y sentir les ondulations de l’air, les vibrations inouïes des objets qui s’inscrivent en lui avec plus ou moins de transparence selon les jours. Le soleil ou la pluie peuvent le percer de lumière ou de fluidité. L’aile d’un oiseau l’effleure. La luminosité l’habille de nuances multiples en un poudroiement iridescent, poussières et cendres mêlées. Il évoque pour moi ce fond indifférencié des choses familier à la pensée taoïste, voisine du vide potentiel de la mathématique. Je m’y repose, en vacance de pensée, en gourmandise de perception. J’essaie ici d’en écrire un peu alors que je sens les mots y résister de même qu’il me fait résister aux mots Subtile, indicible, il est pourtant à portée d’oreille et de déchiffrement : ce qu’écrit de l’objet sa courbe que j’épouse de mes doigts, ce que murmure le nœud d’un arbre ou le tracé virtuose d’un trajet d’abeille. Il m’est une réserve bienvenue de lenteur et de solitude.

Alors oui, lire multiplement, les livres, les autres, la vie, et, pour moi désormais, au soir de mon existence, avoir à la bouche, l’interprétant, l’eau du silence, en mots dormants ou suspendus.
nc












vendredi 7 juin 2019

La mer aile d'hirondelle








La mer aile d’hirondelle, de bleu d’ardoise et nacre ;
l’enfance se balance à la frange de son jupon d’écume ;
lobe d’une oreille, un rocher frissonne quand le vent murmure l’énigme des aubes de lait et les eaux ridées se dérident.
Le sable sous les pas se tisse de traces qui vont viennent se croisent s’effacent se détissent ; destinée d’hommes, oiseaux, poissons, se froisse et défroisse ; rien ; le silence évasif, évident en poudroiement infime de l’air.

Et la mer aile d’hirondelle de bleu d’ardoise et nacre.

nc