mercredi 4 septembre 2019

Le dessous des choses 1 la dissémination









Quand j’ai ouvert à nouveau « Au-dessous du volcan » de Malcolm Lowry, j’ai  entendu cette phrase rencontrée dans un article de presse: « Un grand livre résiste à la lecture ».

J’avais lu cette œuvre pour la première fois il y a une quarantaine d’année, en étais restée comme médusée, sous une  sorte d’emprise. La stupéfaction m’avait laissée muette et c’est sans doute cette persistante impression qui m’y fit revenir.

C’est un texte qui échappe et je comprends mieux aujourd’hui que sa fonction est d’échapper car il est constitué de plis multiples : un pli, un roman, un autre pli, un autre roman ou un autre sujet et cela comme à l’infini : on ne peut complètement le déplier : une vie à le lire tous les jours n’y suffirait pas. Et puis pas vraiment des plis en réalité, ni même ce que suggère Malcolm Lowry dans sa préface, un empilement de boites gigognes. Ce qu’il m’en reste est moins structuré ou s’écrit en contre-point de ces structures. Ce sont gerbes de lumière naissant les unes des autres, gigantesques fleurs astrales comme d’un feu d’artifice cosmique. On en reçoit des éclats qui viennent tatouer le plus intime de notre chair, et de cette œuvre qui restera m’échappant encore et encore, je ne puis évoquer que quelques fulgurances.



Déjà, la despedida



Au deuxième chapitre, le jour des morts, le 2 novembre 1938, Yvonne , qui a quitté, l’année précédente, le consul Geoffroy Firmin parce qu’elle ne supportait plus ses excès d’alcool, tente de revenir par surprise à Quauhnahuac, petite ville du Mexique où il est resté vivre Dès la rencontre au bar de l’hôtel du Bella vista, où tout à coup, elle réapparaît, elle est contradictoirement submergée d’angoisse et d’espoir. Tous deux sont encore très amoureux mais le consul est détruit par l’alcool, déjà ivre dès l’arrivée d’Yvonne. Le couple se dirige vers leur maison où le demi frère du consul, Hugh est venu habiter provisoirement, première déception pour la jeune femme, puisque leur intimité en sera compromise. Ils font halte devant une vitrine restée apparemment la même qu’avant le départ d’Yvonne : faire-part de mariage, photos mais là au milieu, un nouvel élément : un agrandissement visant à reproduire la désintégration d’un dépôt glaciaire de la sierra Madre, bloc rocheux fendu en deux par des incendies. Ironie des contrastes : images de couples et au milieu, cette reproduction intitulée « La Despedida » (la séparation). Yvonne  ne parvient pas à vivre cette désintégration comme inexorable. « Elle  était l’un des rochers et languissait du désir de sauver l’autre ». « Tout cela est fort bien disait-il, mais cela est de ta faute, et quant à moi, j’entends me désintégrer à mon aise. »

Despedida, désunion, faute majeure dans cette œuvre nourrie d’ésotérisme et d’œuvres mystiques, entre autres et  en particulier la Kabbale à laquelle il est fait référence en plusieurs occurrences. Le défaut d’amour est, selon la Kabbale, l’erreur capitale et celle du couple ici est à l’image de celle de l’humanité. Dans l’un des épisodes, l’on ne porte pas secours à un Indien sans doute mourant au bord d’une route. Et le contexte, celui de la guerre est l’occasion d’évoquer un acte barbare du consul. La désunion du couple préfigure toutes les monstruosités sociales et les guerres. Sans doute est-ce pourquoi le livre conserve un aspect de modernité : il traverse le temps et cette despedida fait penser à un tableau de Miro consacré à la guerre d’Espagne, « Homme et femme devant un tas d’excréments ». On y voit  deux formes géantes d’un rouge agressif dont les bras et les mains tentent en vain de se rejoindre : désunion du couple et, corollairement manque d’amour dans l’humanité en général, d’où la violence, les guerres, les lâchetés comme, encore, dans notre actualité quand on laisse les migrants dériver sur des bateaux que des pays refusent d’accueillir ou, quand les aider est assimilable à un délit. « Despedida » ; désunion !

Les monologues intérieurs parallèles viennent, dans le style, renforcer cette image d’incommunication. Ainsi, au moment du spectacle dans l’arène de Tomalin, nous sommes sur quatre scènes en même temps : le jeu du public et du taureau, les rêves d’yvonne  revenant sur son passé et aspirant à l’impossible amour, les pensées de Hugh préoccupé par le nombre restant de ses cigarettes, les visions du consul pour qui le taureau est tour à tour son ennemi ou un tendre animal qu’il peut caresser.

La littérature moderne se souviendra de ce procédé des monologues intérieurs simultanés aux antipodes les uns des autres, avec Laurent Mauvinier entre autres, en particulier dans son saisissant roman : « Apprendre à finir »



Et puis la barranca



La barranca traverse le roman comme le tissu géologique, sorte de despedita élargie. Entre les deux volcans, le Popocatepetl (le guerrier amoureux) et l’Itzaccihuatl (la femme endormie), la faille fend le paysage. Tantôt on la longe, tantôt on la traverse par des ponts. Simplement nommée ou évoquée dans le premier chapitre comme un « ravin profond », elle apparaît, beaucoup plus inquiétante et insistante au fil du texte. On sait, au troisième chapitre, qu’on y jette des cadavres d’animaux. Au quatrième chapitre, on la voit, en la traversant, avec ses arbres au flanc : « les cimes poussaient sur la descente du ravin, masquant de leur feuillage la chute formidable ». Elle est évoquée au cinquième chapitre dans une « vision » du consul comme ayant un rôle d’ « universel Tartare et de gigantesques latrines ». L’attrait de la mort ressenti par le consul s’exprime ici dans son invocation : « Gouffre géant que tu es, cormoran insatiable, ne te ris pas de moi quoique je semble impatient de tomber dans ta gueule ». Au chapitre huit, elle est vue d’un autobus : « Les bords escarpés étaient couverts d’immondices qui s’accrochaient aux buissons. En se tournant, Hugh vit un chien mort, tout au fond, tapi dans les ordures ; des os blancs se montraient à travers la carcasse ». Au douzième chapitre, elle est de nouveau associée au Tartare que les anciens localisaient sous l’Etna, et l’expression « au-dessous du volcan » apparaît pour la première fois. Lorsque le consul agonisant y est jeté, il s’imagine tout d’abord faire l’ascension du Popocatepetl « ruisselant de lumière sous sa huppe de neige émeraude » Mais ce n’est pas une ascension et quand il le comprend, il se met à hurler dans la compassion des arbres comme resserrés autour de lui. « Quelqu’un jeta un chien mort après lui dans le ravin ».  Le consul, trop persuadé de l’abjection de l’humanité et de sa propre déchéance, ne peut retrouver une dignité, que dans  la mort voulue en une sorte d’assomption inversée, celle de cette mort-là, celle à laquelle il a aspiré, au plus profond de la faille.



Oaxaca



Ce mot est bien plus que le nom d’une ville. Il est celui de la souffrance, individuelle et sociale, terme si surdéterminé que l’on pense à son propos au mode de lecture préconisé par Derrida ainsi qu’à sa à sa conception de la dissémination, notions qu’il a élaborées tout au long de sa vie, les reprenant dans son dialogue (in)interrompu avec Gadamer : un mode de lecture herméneutique tel qu’il invite à chercher, dans les interprétations, ce qui se dit derrière ce qui est énoncé, et Oaxaca évoque la dissémination, c'est-à-dire la multiplicité des interprétations qui  « empêche la formalisation sans reste de la signification ».

Oaxaca est ici tout d’abord le nom du lieu où Yvonne et Geoffroy ont vécu des moments amoureux intenses mais c’est là aussi qu’ils se sont séparés dans la douleur et la violence. Ce nom qui apparaît en de nombreuses occurrences est lié à la blessure. Ainsi Geoffroy Firmin écrit-il dans une lettre qu’il n’enverra pas à Yvonne : « Te dirai-je Yvonne […] comment, m’en allant dans ma chambre en l’hôtel où nous fûmes heureux  le bruit d’égorgement en bas dans la cuisine me chassa dans l’éblouissement de la rue, et, plus tard, cette nuit-là, le vautour accroupi dans la cuvette du lavabo ? ».  Les trois syllabes d’Oaxaca renforcent l’effet produit par l’image de la despedita et, selon Yvonne interrogée par Geoffroy sur le souvenir qu’elle en a, « le mot était comme un cœur qui se brise, une soudaine volée de cloches assourdies par grand vent, les dernières syllabes de qui se meurt de soif dans le désert. »

Si on va plus loin, on constate que Malcolm Lowry à travers ce nom de lieu, évoque aussi sa vie car il s’est séparé de sa première femme, l’actrice Jan Gabriel, qui lui a inspiré le personnage d’Yvonne , à Oaxaca. Il l’avait épousée en 1934. Ils se sont séparés en 1937 comme le couple du roman. Elle ne supportait plus les abus d’alcool de Malcolm Lowry qui, ensuite, est resté seul à Oaxaca.

Au-delà des échos autobiographiques, se dessine le thème politique  lié à l’image de Juan Cerillo évoqué par Hugh, le demi-frère de Firmin comme l’un des symboles publics assez rares en Espagne, de l’aide fournie par le Mexique aux républicains. Le sort de Juan est, lui aussi, associé à Oaxaca  « Et à Oaxaca s’étend la terrible Valle Nacional où Juan lui-même, authentique esclave, à sept ans, avait vu battre à mort son frère plus âgé et un autre, acheté quarante cinq pesos, mourir de faim en sept mois parce que cela coûtait moins cher à son propriétaire d’acheter un autre esclave que de tuer simplement de travail en un an un seul esclave mieux nourri. Tout ceci avait nom Porfirio Diaz : des rurales partout, des jefes politicos et l’assassinat, l’extirpation des institutions politiques libérales, l’armée engin de massacre, instrument d’exil. » C’est à Oaxaca qu’est né en 1830 Porfirio Diaz à qui succèderont après la révolution mexicaine de 1911 d’autres dictatures dont celle du général Huerta qu’Yvonne évoque dans ses derniers moments.

L’on peut suivre encore avec Oaxaca comme avec d’autres mots du livre, les multiples pistes de la dissémination.

(à suivre)
nc 

6 commentaires:

lanlanhue a dit…

texte aux plis multiples qui désigne cette part innommable de l'humain tant elle ne cesse de surgir encore et encore dans l'histoire.

Noëlle Combet a dit…

C'est vrai : dans nos histoires maillées à l'Histoire. Merci Huê pour votre écho et très bonne journée plein soleil.

Thami a dit…

À peine rentré des vacances! Chaleur accablante sur la rive sud de la Méditerranée! Merci pour ces pistes de lecture! Bonne fin de journée chal-heureuse!

Noëlle Combet a dit…

Merci Thami pour ton écho et bon retour créatif de vacances. Ici, en ce moment, il fait déjà frais; je t'envoie un souffle de brise marine.

r.t a dit…

Je l'ai lu, j'en ai gardé un certain malaise, que ton article, longtemps après, n'a pas dissipé.

Noëlle Combet a dit…

Malaise des Abysses?