dimanche 13 octobre 2019

Le dessous des choses 4; impacts







Une œuvre jeune

 Cette œuvre nous touche, nous concerne tous en notre humanité, en nos trajectoires destinales diverses. Traversant le temps, son universalité en fait une œuvre jeune. Comment le dire mieux que Max- Pol Fouchet : « On éprouve de la gêne à parler après ce livre, un tel livre. Et c’est pour cette raison, d’abord, que Malcolm Lowry, dans sa préface, offre au lecteur –non sans négligence, humour, désinvolture, les clés de son royaume, ou, pour le moins, de certaines capitales : au lecteur de s’en saisir, et s’il ne s’en saisit pas, que pouvons-nous pour lui, écoutera-t-il davantage à l’issue des corridors ? Mais c’est la moindre gêne. Et l’autre est plus sévère, que l’on ressent à élever la voix quand le silence, à propos, paraît la plus sûre clausule, le plus juste commentaire à…Eh bien à quoi ? Nous y voici. Nous sommes pris. Nous sommes surpris. Pris aux lacs d’une foudre –soudaine, et qui tombe de haut, rétiaire, sur nous, sur tous. Surpris devant le corail abrupt, sur le ciel noir, de la foudre. C’est le destin, vite, au cœur frappant. Nous avions oublié – oublié ?- qu’il était si jeune. Nous omettions qu’il ne vieillissait pas, qu’il suffit d’une œuvre, que les grandes œuvres sont la jeunesse du destin. »

Œuvre jeune, œuvre d’art

De l’art, l’œuvre  a cette complexité qui ouvre tant de pistes à notre intériorité, à notre sensibilité, à notre méditation. Cette complexité était bien dans l’intention de Malcolm Lowry et le résultat est là, émouvant et fascinant à plus d’un titre dans la multiplicité des formes. Ecoutons ce qu’il dit de son roman dans la préface : «Il peut être considéré comme une sorte de symphonie, d’opéra, ou même de film de cow- boys. J’ai désiré en  faire une musique hot, un  poème, une chanson, une tragédie, une comédie, une farce et ainsi de suite. Il est superficiel, profond, distrayant, assommant selon les goûts. C’est une prophétie, un avertissement politique, un cryptogramme, un film loufoque, une absurdité, une phrase sur le mur. Il peut être considéré comme une sorte de machine, croyez-le bien, comme je l’ai découvert à mes dépens. Et pour le cas où vous penseriez que j’en ai fait n’importe quoi sauf un roman, je vous répondrai qu’en fin de compte, c’est un véritable roman que j’ai eu l’intention d’écrire, et même un roman diablement sérieux »
Je retiens ici l’idée de machine, machine infernale, Roue Ferris. Nos écritures ne fonctionnent-elles pas ainsi, parfois à nos dépens, nous laissant suspendus la tête en bas, comme un trajet psychanalytique en quelque sorte…Puissance de ces mots, que l’on dit, que l’on écrit, qui nous propulsent.

Le foudroiement de la poétique

Souvent, c’est la poésie qui m’a laisée bouche bée. Je pense en particulier au vibrato ascendant nous portant vers les étoiles, quand meurt Yvonne, cette incarnation de la lumière : « […] C’étaient les constellations et au centre, tel un grand œil froid brûlait la Polaire et en ronde tout autour d’elle allaient : Cassiopée, Céphée, le Lynx,la Grande Ourse et le Dragon ; ce n’étaient pourtant pas des constellations, mais, d’une manière ou d’une autre, des myriades de beaux papillons, elle faisait son entrée au port d’Acapulco à travers une tornade de beaux papillons zigzaguant au-dessus des têtes et s’éclipsant sans cesse vers l’arrière au-dessus de la mer, la mer rude et pure, les longues houle de l’aube avançant, se haussant et croulant à grand bruit pour s’en aller glisser en ellipses incolores sur le sable, sombrant, sombrant […] Yvonne se sentit soulevée et emportée, vers les étoiles, à travers des tourbillons d’étoiles s’égaillant dans les airs en cercles de plus en plus vastes comme des ronds sur l’eau, parmi lesquels apparaissaient maintenant, comme une troupe d’oiseaux de diamant volant avec une suave régularité vers Orion, les Pléiades… »

Et puis ce pur poème gribouillé par le consul : « Il se mit à s’évader il y a quelques années
…a été…depuis toujours en train de s’évader
Ignorant que ceux qui le pourchassaient avaient abandonné
L’espoir de le voir au bout d’une corde (danser)
Traqué par une meute d’yeux et un grouillement de terreurs
Alors que sa loupe le monde à l’œil qui flambe
Indifférent à sa défense même ne le scrutant
Qu’au strict plus-que-passé ne perdait pas…
Pensant qu’il ne valait pas (même)…
Le prix d’une froide cellule. Peut-être y aurait-il
Un scandale à sa mort. Pas plus. Certains racontent
D’étranges histoires d’enfer sur cette pauvre âme en détresse
Qui s’enfuit un jour vers le nord »

Et  puis ces « visions » de la nature et du monde extérieur : « Soleil couchant. D’oranges et verts tourbillons d’oiseaux s’égaillaient dans les airs en cercles de plus en plus vastes comme des ronds sur l’eau. Deux porcelets disparurent sous la poussière, au galop. Rapide, une femme passa, portant en équilibre sur sa tête, avec une grâce de Rebecca, une bouteille petite et légère »

Et puis…Et puis…

Au moment de quitter ce livre, je le vois comme inépuisable : un livre ouvre sur un autre comme des portes en abîmes et je me dis que derrière les livres que j’ai lus dans ce livre, il s’en cache un autre que je n’ai su lire… Le livre qui échappe n’est-il pas le meilleur guide vers un autre lieu du trajet de vie et encore un autre lieu…à l’infini. Il continuera à décanter en moi et j’en vivrai de nouveaux dévoilements. J’en acquiers  un gain d’humanité, de spiritualité et reste saisie par les éclairs poétiques qui en représentent à mes yeux un des principaux attraits.
nc…


2 commentaires:

Thami a dit…

J'adhère à sang pour sang au propos et à l'ivre lumière des livres!
Bonne fin de journée chal-heureuse!

Noëlle Combet a dit…

Grand merci Thami, thamoureux de la lumière, celle des livres et de la vie bien contemplée et si artistiquement mise en images par ton regard.
Merci d'être venu et bonne journée à toi aussi