mercredi 8 septembre 2021

La preuve?

 

Selon un aphorisme abondamment commenté « l’absence de preuve n’est pas une preuve de l’absence. »Et si c’était la preuve d’une présence ? De voies de la connaissance que dénions 

 Pourtant, il est possible à chacun de les arpenter en soi et au dehors. Pensons à Cézanne et à son  regard qui lui ouvre l’invisible et que, dans une conférence consacrée à son art, « le réalisme selon Cézanne », Jacques Darridulat évoque ainsi :

« L’art de Cézanne porte la scrutation du réel à un point d’intensité tel qu’il se produit un étrange renversement : tout se passe comme s’il n’y avait plus un sujet qui fait face un objet, et qui l’examine et le juge, mais inversement comme si le sujet, advenu absent à lui-même, chien  plutôt qu’homme, se laissait  progressivement absorber dans l’opacité des choses, comme si le peintre se noyait lentement dans la matérialité de la pure présence. C’est seulement, où le regard cède à l’hypnose du monde, que la Chose, libérée de son aliénation à l’observateur devient souveraine, indépendante, peut affirmer pleinement l’acte de sa présence. Tel est le pari démesuré du réalisme cézannien : dévoiler le monde tel qu’il est quand nul n’est plus là pour le voir »

 C’est l’accès à l’invisible qu’ouvre aussi Corine Sombrun dans « La diagonale de la joie », ouvrage où elle évoque le regard de Cézanne.Au cours de son  parcours singulier, lors d’un séjour chamanique en Mongolie, elle se découvre chamane à son insu, doute, résiste à la transe qu’elle a vécue et s’incline au bout du compte devant la récurrence des transes, en fait outil de progression puis d’étude dans des équipes de chercheurs en neurosciences, psychiatrie, physique.« La diagonale de la joie » couvre environ vingt années de ce périple, sur une période allant 2001 à 2019 ; il comporte d’étonnantes descriptions de transes, les siennes et celles de son entourage, y compris celles des chercheurs ; il en résulte des données scientifiques déduites de l’observation des électroencéphalogrammes et utilisables à des fins thérapeutiques. On y découvre en particulier l’inversion de la latéralité des hémisphères cérébraux, le droit devenant prévalant à l’entrée en transe, le gauche retrouvant sa fonction à la sortie.  L’entrée en transe de Corine Sembrun se fait par l’image d’un loup auquel elle se trouve soudainement identifiée : comme lui, elle bondit, hulule ; suivent des images tour à tour malveillantes - surtout quand elle accompagne quelqu’un en difficulté existentielle – tour à tour bienveillantes.                                Elle enseigne à son entourage à auto induire une transe ; mais elle nuance : réaliser une transe ne fait pas de vous un chaman sauf métaphoriquement en qu’elle permet de naviguer entre le visible et l’invisible. Le chamanisme s’inscrit dans des contextes culturels qui nous sont étrangers néanmoins riches d’un autre savoir ;  en cette direction, la transe propose une passerelle.A la chamane qui lui a révélé, pendant un séjour d’initiation en Mongolie, qu’elle était chamane en toute ignorance, Corine Sombrun a posé de multiples questions auxquelles il a été invariablement répondu « les esprits t’enseigneront » ; la formule « transe cognitive » proposée par l’équipe de chercheurs qui travaillent la transe autour de Corine Sombrun offre à cette réponse une réplique scientifique. Elle fait de la transe outil de savoir.


Dans cette quête d’une connaissance autre, des passages en lettres italiques créent l’insertion de  motifs différents dans le tissu narratif. « La minute perceptuelle » établit un lien avec d’autres - proches, écrivains, performateurs -, tandis que chaque « lettre à mon basilic » se lit comme un poème. Et elle se découvre trouveuse de mots : « transeuse », « transer », en référence aux mouvements qui animent le corps dans la traversée, comme d’une danse.Au fil du texte, elle évoque  plusieurs autres expériences d’ « états de conscience modifiés » : l’hypnose, les élans religieux, la méditation, l’inspiration artistique .Une analogie entre son expérience et celle de la psychanalyse, qu’elle évoque à l’occasion, est évidente : même initiation par un alter ego qui vous révèle à vous-même, même enseignement par les « esprits », souffles, fantômes, figures maléfiques ou tutélaires qui peuplent l’inconscient, même retour réflectif sur l’expérience. Mais ce retour obéit à des objectifs différents : il invite, dans la transe, à une plongée encore plus abyssale, alors que la cure obéit à une visée didactique ; il s’agit d’amener l’inconscient au conscient et d’en faire théorie soit privée soit publique. Rainer Maria Rilke, poète de l’ « Ouvert », l’a considérée  comme une auxiliaire de la création si elle ne cherche pas à « corriger l’âme » avec « un crayon rouge ».


 Tandis que je me m’interrogeais sur la nature de la transe à partir de « La diagonale de la joie », la question me rejoignit avec « La montagne vivante », livre prêté par une amie.

Nan Shepherd (1893-1981) a exploré sa vie durant les montagnes écossaises de Cairngorn, sa région natale : la nature, la poésie. J’ai été saisie de lire le mot « transe » hors d’un contexte religieux, « courtois » ou pathologique dans un texte écrit en 1945 et publié seulement en 1977 :

C’est ainsi, quand le corps est accordé à ses potentialités les plus hautes et contrôlé jusqu’à harmonie s’intensifiant en quelque chose qui ressemble à la transe, que j’ai découvert ce que c’est que c’est d’être. Je suis sortie du corps et entrée dans la montagne. Je suis une manifestation de sa vie totale, comme la saxifrage étoilée ou le lagopède à ailes blanches.J’avais donc trouvé ce que j’étais allée chercher.


Après ces dernières pages de « la montagne vivante », elle n’écrivit plus hormis quelques articles de presse. Elle en en témoigne ainsi dans une lettre :

Je suis devenue muette. Il y a dans la vie (du moins dans la mienne), de ces accès de mutité. Je suppose qu’il n’y a rien d’autre à faire de continuer à vivre. La parole pourra revenir. Ou pas. Dans ce cas, il faut sans doute se contenter d’être muet. Du moins éviter de crier dans le seul but de faire du bruit.

Ces mots font écho à ce qu’écrivait sur son blog une amie et qui me sont un mantra dans heures tristes ; elle y évoque

Le temps dans son passage

Où vivre et mourir en poète

N’est pas écrire poésie

Vivre et mourir en poète ? Contempler ? Et, chemin faisant, se frayer l’accès de l’invisible ?

 

Pour ce qui est de la preuve, question ouverte en préambule, après tout (me dis-je) les lois de la gravitation n’existaient-elles pas avant qu’Isaac Newton que les découvrît, la chute d’une pomme ayant déclenché en lui une « transe cognitive » ?!

NC (juillet-août 2021)

 

 


 

 

 

De trans-E-versions

 





Je demande le silence

Qu’on me laisse tranquille à présent

Qu’on s’habitue sans moi à présent

Je vais fermer les yeux (…)

Mais parce que je demande le silence

ne croyez pas que je vais mourir :

c’est tout le contraire qui m’arrive

il advient que je vais me vivre.

Il advient que je suis et poursuis  (…)

Je ne me suis jamais senti(e) aussi vibrant(e),

Je n’ai jamais eu tant de baisers.

A présent, comme toujours, il est tôt.

La lumière vole avec ses abeilles

Laissez- moi seul(e) avec le jour.

Je demande la permission de naître.

 

Pablo Neruda

« Vaguedivague »

Traduction Guy Suarès

In « La vie des morts » Jean-Marie Laclavetine

 

 

 

 

Le corps sablier

pépins de figue crissent sous les dents

pépins de vie sont cailloux pointus dans la chaussure

 

d’ahan, un sourire remonte sa pente

s’efforce vers la rive droite du fleuve,

la voix s’engorge s’enlise entre les rocs, s’engargouille dans les méandres

 

la main, aveugle, se dérobe au toucher, entraine le clavier en diaboliques

entrechats ; or,

hors, il est des moments de transe muette

où le corps se dissout dans ce vide qui est tout et où plus rien ne saurait l’affecter

 

plus de deux minutes déjà

que l’œuf frémit dans la casserole

il sera bientôt à point.

 

Nc ( mai-juin 2021)